Un petit enfant est mort….


migrants

On l’a trouvé, au petit matin, la face contre le sable, entre deux reflux de la vague d’une mer d’huile. Il n’avait peut-être que trois ou quatre ans.

Quoi de plus atroce que la mort d’un petit enfant ??? Quoi de plus révoltant que les conditions et les circonstances d’une telle mort ??? On a envie de pleurer avec ses parents. Mais ses parents sont-ils encore vivants, ou flottent ils encore, entre deux eaux dans notre Méditerranée, si belle, si bleue, surtout lorsqu’elle est calme, au petit matin, alors que les premiers rayons du soleil la font miroiter, sous la brise….

Un photographe passait par là. Par hasard ??? Et il a fixé cette image bouleversante, de l’homme qui a pris le petit corps inerte dans ses bras. Pour l’immortaliser. Non pas l’enfant, car c’est trop tard. Mais l’image de l’enfant mort….

Ce drame est, précisément, à l’image de notre société.

Car évidemment, le choeur, – qui n’a plus de frontières -, des « généreux », de ceux qui, pour faire croire qu’ils gouvernent, exploitent les émotions les plus sincères des gens honnêtes, que l’on culpabilise en martelant des accusations absurdes, – comme si, vous et moi, étions responsables de la mort injuste de cet enfant -, le choeur des « généreux », hypocritement, se défausse en faisant d’un drame atroce, l’arbre qui leur permet de cacher la forêt.

Car ce drame atroce, j’insiste sur ce terme, n’est que l’infime conséquence d’une situation que n’importe qui pouvait prévoir, à condition de faire appel, non pas aux « bons sentiments » et à une « générosité » inspirée par de prétendues « valeurs » à deux balles, mais à la raison et à la prise en considération de réalités qui font de la situation actuelle un avertissement et le signe avant-coureur d’une catastrophe annoncée.

Boumedienne, alors qu’il ambitionnait de devenir le leader d’un Tiers-monde d’affamés l’annonçait dés 1974 : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère sud pour aller dans l’hémisphère nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. »

D’autres, avant lui, avaient émis la même prophétie. On les trouve, facilement, sur Google…

Sourds, aveugles, démagogues, une génération entière de politiciens, de Droite comme de Gauche, on fait mine de ne pas savoir.

Alors que par ignorance, par « pseudo-conviction », ou par aveuglement nous avons déstabilisé l’une des régions les plus dangereuses du monde: celle par laquelle ont déferlé, au cours des siècles passés, les invasions venues du monde musulman, celles qui ont conservé les traces d’un Empire ottoman contre le joug duquel des peuples européens se sont battus…Comme si tout cela ne pouvait que demeurer sans conséquences ???

Ceux qui se réjouissaient de la naissance d’un « Printemps arabe », il n’y a pas si longtemps, sont bien silencieux aujourd’hui. De même que ceux qui, au nom de « nos valeurs » ont, imprudemment renversé des « Dictateurs »qui d’une poigne de fer, maintenaient le couvercle sur une marmite qui ne demandait qu’à exploser….

https://berdepas.wordpress.com/2012/08/20/printemps-arabes/

https://berdepas.wordpress.com/2012/08/17/printemps-syrien/

https://berdepas.wordpress.com/2014/06/14/le-soleil-se-leve-en-orient/

https://berdepas.wordpress.com/2015/08/13/la-tete-dans-le-sable/

Il va falloir sortir la tête du sable, et se frotter les yeux.

Nous sommes désormais en face d’une réalité prévisible que ceux qui nous gouvernent n’ont pas été capables de prévoir.

Or, gouverner c’est prévoir. C’est surmonter l’irrationnel, et se hisser au dessus des « bons sentiments », et non pas surfer sur les émotions (légitimes) des peuples, et se servir hypocritement d’une compassion surjouée, et destinée à masquer le fait que l’on s’accroche au pouvoir pour le pouvoir.

Face au désastre qui s’étale sous nos yeux, il faut garder son sang froid. Ne pas céder aux imprécations des agités d’une gaucho-sphère hystérique et toujours prête à des actes généreux dont elle ne supportera pas directement les conséquences.

Pensons à nos enfants et aux générations futures.

Ne pas céder aux « amalgames » qui changent de camp : ne confondons pas le devoir d’accorder l’asile à ceux qui fuient des combats dont nous ne sommes pas totalement innocents…et celui d’accueillir tous ceux qui profitant de la confusion qui s’est installée dans les esprits, et de la perméabilité de nos frontières, accourent de toutes parts pour tenter de trouver une place dans un « eldorado » qui n’en est plus un.

Et tentons, si c’est encore possible, de redresser l’échine. Refusons la « soumission ».

Nous faisons face au réveil d’une partie d’un monde musulman qui rêve de conquérir le monde. Notre déclin, sur le plan économique s’accompagne d’un affaiblissement de nos capacités d’intervention militaires.Nos ennemis le savent. Et ils savent que les conditions sont réunies pour miner nos forces de « l’intérieur », où ils savent disposer de complicités, même parmi nos compatriotes….Nos alliés traditionnels, y compris ceux qui nous ont entrainés dans cette impasse, nous tournent « pudiquement » le dos: l’Amérique détourne son regard de nos « difficultés » et regarde ailleurs…

Et maitrisons nos émotions.

Des enfants morts, que les photographes ne sont pas là pour « immortaliser », il y en a des milliers, qui périssent sous des bombardements aveugles ou des tirs de chars qui détruisent des villes entières, ensevelissent des familles entières, parmi lesquelles des petits enfants innocents.

Car l’émotion est mauvaise conseillère en matière de géostratégie….

Hommage à une diva noire.


Billie

J’achève aujourd’hui, la lecture de deux ouvrages qui m’avaient été offerts au printemps dernier,et qui traitent d’un même sujet. Ceux qui m’ont offert ces livres savent que je suis passionné de Jazz depuis toujours: ils ne pouvaient pas m’offrir un plus beau cadeau que ces deux biographies d’une immense artiste et chanteuse de Jazz qui a enthousiasmé mes jeunes années.

L’abondance des livres que j’avais à lire pendant l’été, avait quelque peu retardé mon immersion dans ces deux ouvrages. Il s’agit de « Billie Holiday, Portrait d’une Diva par ses intimes » de Julia Blackburn (Editions Rivage Rouge) et de « Vivre cent jours, Billie Holiday, Paris 1958 » de Philippe Broussard (Editions Stock ).

Quelle destinée que celle de cette femme issue de la misère la plus sombre, qui, encore enfant, dut faire « des ménages » dans une pension pour personnes âgées, avant de devoir, un peu plus tard, se prostituer, avant de passer par la case « prison »pour trafic de drogue, puis d’imposer son talent de chanteuse, avec déjà, un timbre de voix exceptionnel dans d’obscurs petits clubs de Harlem, avant d’être « repérée »par John Hammond qui la présente à Benny Goodman….point de départ d’une carrière éblouissante !!!

L’originalité de Billie Holiday, c’est la sensualité, l’expressivité, et même l’aigreur de sa voix dont le timbre exceptionnel et parfois dérangeant s’adapte à toutes les nuances du Jazz des années 30 aux années 50. La voix, chez Billie Holiday, est un véritable instrument, capable de transformer les mélodies les plus mièvres en petits chefs-d’oeuvres, avec un art de l’improvisation qui, à mes yeux a toujours été à la racine de ce qu’est le Jazz. D’instinct, elle exprime toute la richesse rythmique et mélodique de la musique d’inspiration afro-américaine.

Sa vie de femme est un drame bouleversant. Elle collectionne les échecs sentimentaux. Mais sa détresse a souvent inspiré son chant, lui donnant une puissance émotionnelle qui s’exprime dans le blues, que pourtant elle n’a que très peu chanté. Hélas.

https://youtu.be/YtqjW2uhBT4

Elle a tout connu : la misère, la prostitution, la drogue, l’alcool, la prison pour trafic de stupéfiants,les amours éperdus, les déceptions et les chagrins destructeurs. Mais de tout cela, elle a nourri son talent….

Sa vie est aussi faite de rencontres exceptionnelles: tous les grands noms du Jazz de cette époque bénie, ont souhaité l’accompagner: Duke Ellington, Teddy Wilson, Ben Webster, Lester Young, Johny Hodges, Armstrong, Count Basie et j’en passe…. ont souhaité jouer avec elle, et souvent, pour elle…Elle raconte ses moments de bonheur mais aussi ses moments de détresse dans un autobiographique « Lady Sings The Blues »qu’elle enregistre avec Mell Waldron.

Pour moi, Billie Holiday reste le symbole musical de ces êtres, sortis de rien, qui par leur talent , leur volonté, puisée dans la souffrance d’avoir connu la plus profonde misère, se hissent au niveau des meilleurs, mais ne parviennent jamais à se débarrasser du fardeau de leurs origines misérables. Poignant.

Deux livres que j’ai eu du mal à refermer…

=:xw<

Zemmour, Houellebecq, avec ou Sansal ???


BoualemBoualem Sansal est un écrivain algérien,  romancier et essayiste, censuré dans son pays d’origine à cause de ses positions très critiques envers le pouvoir en place. Il vit néanmoins toujours en Algérie, considérant que son pays a besoin de la présence des artistes pour ouvrir la voie à la paix et à la démocratie.

Boualem Sansal fait partie des écrivains algériens dont j’ai toujours suivi le travail d’écriture, et ce, depuis de nombreuses années. C’est un écrivain courageux, – ils ne sont pas légion à l’époque où, partout, le « politiquement correct » envahit l’édition -,et ses prises de positions lui ont valu d’être limogé du poste de Haut Fonctionnaire au Ministère de l’Industrie algérien.

Ce diplômé de l’Ecole Nationale Polytechnique d’Alger, titulaire d’un Doctorat en économie, s’est consacré depuis à l’écriture et on lui doit une oeuvre abondante, et de nombreux ouvrages, interdits de publication en Algérie, ont été sanctionnés par des Prix Littéraires, en France et en Europe.(1)

Le dernier ouvrage que j’ai lu de lui m’avait passionné. J’y retrouvais l’expression de sentiments, des révoltes que j’avais moi-même éprouvés, de l’autre côté de la barrière qui s’était dressée entre nous, depuis que la terreur dressait nos deux communautés l’une contre l’autre…. « Rue Darwin », pour lequel il avait reçu le Prix du Roman Arabe, est l’histoire d’une famille prise dans la guerre d’Algérie. Dans ce livre, le personnage de Yaz est, en fait, une projection de Boualem Sansal lui-même. A noter que la rue Darwin, à deux pas de chez moi, dans un quartier populaire, est une rue où l’auteur a vécu dans son enfance, tout près de la maison où a vécu la famille d’Albert Camus.

Boualem Sansal

Ce petit rappel destiné à « situer » Boualem Sansal, l’un des meilleurs écrivains algériens de langue française de sa génération, permet de mesurer l’impact qu’aura le brûlot qu’il vient de publier, et dont je doute qu’il reçoive un accueil chaleureux des médias français.

Car dans ce livre, il développe exactement la même thèse que celle qu’on défendue  Zemmour et Houellebecq : selon lui, l’Europe, tétanisée par la peur, ligotée par ses propres « valeurs », passera sous contrôle islamique autour de 2084 !!!

Je n’ai pas encore lu cet ouvrage, qui vient de sortir et que je vais tenter de me procurer. Mais d’ores et déjà, on trouve, dans la Presse algérienne, les premières réactions qu’il suscite. Je vous en laisse juge:

http://www.elwatan.com/culture/nouveau-roman-de-boualem-sansal-l-islamisme-prendra-le-pouvoir-en-europe-en-2084-20-08-2015-301903_113.php

Je cite:

« La mondialisation va conduire l’islamisme au pouvoir dans une cinquantaine d’années, notamment en Europe, prédit l’écrivain algérien Boualem Sansal qui publie 2084, un roman terrifiant inspiré du chef-d’œuvre de George Orwell 1984.
Orwell a fait une très bonne prédiction et on y est toujours», observe dans un entretien à l’AFP l’écrivain de 66 ans qui réside dans la petite ville côtière de Boumerdès, à une cinquantaine de kilomètres à l’est d’Alger.
Selon lui, «les trois totalitarismes imaginés par Orwell (l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia) se confondent aujourd’hui dans un seul système totalitaire qu’on peut appeler la mondialisation».
«Nous sommes gouvernés par Wall Street», résume Boualem Sansal. Mais «ce système totalitaire qui a écrasé toutes les cultures sur son chemin a rencontré quelque chose de totalement inattendu : la résurrection de l’islam», analyse l’écrivain qui se dit «non croyant».
«Dans mon analyse, c’est le totalitarisme islamique qui va l’emporter parce qu’il s’appuie sur une divinité et une jeunesse qui n’a pas peur de la mort, alors que la mondialisation s’appuie sur l’argent, le confort, des choses futiles et périssables», juge le créateur de Abi (Père), le «Big Brother» islamique, délégué de «Yölah» sur Terre.
Si 2084, un roman écrit en français qui sort jeudi en France chez Gallimard, est une œuvre de pure invention, Boualem Sansal estime que «la dynamique de la mondialisation musulmane se met en place». « Le terrain à observer est l’Europe ».
Après le monde arabe et l’Afrique, l’islamisme se propage aussi en Occident avec une présence physique de plus en plus visible de barbus, de femmes voilées et de commerces halal», décrit-il. L’écrivain Michel Houellebecq, souligne-t-il, a «fait» la même analyse dans son roman Soumission, où il imagine la France de 2022 gouvernée par un parti musulman.
«Les Européens se trompent»
Dans 2084, Sansal imagine un pays, l’Abistan, soumis à la cruelle loi divine d’un dieu qu’on prie neuf fois par jour et où les principales activités sont d’interminables pèlerinages et le spectacle de châtiments publics. «La peur de Dieu sera plus forte que celle des armes» et «les gens pourront vivre de peu. Ils auront juste besoin de mosquées pour prier, par conviction ou par peur», résume l’écrivain, dont les propos rappellent le projet mis en œuvre par le groupe djihadiste Etat islamique en Irak et en Syrie.
Pour l’auteur du Serment des barbares, les Européens «se trompent sur l’islamisme comme ils se sont trompés sur le communisme» et sous-estiment la menace. Notamment à cause de l’autocensure sur la montée de l’islamisme, qui «tue le débat» alors que «le débat c’est comme une plante : si on ne l’arrose pas par la contradiction il disparaît».
M. Sansal laisse cependant poindre une note d’espoir en soulignant que «tous les systèmes totalitaires s’effondrent». «Après le règne de l’islamisme, il y aura une nouvelle mondialisation mais je ne sais pas sous quelle forme», présume-t-il. Imaginant le sort de son propre pays en 2084, il reste sombre. «Je ne sais même pas si l’Algérie existera en 2084 sous la forme d’un pays moderne relativement administré» car «la fin du pétrole va la conduire dans une situation indescriptible».
L’écrivain, honni tant par les islamistes que par le régime, juge par ailleurs «terrifiant» le flux des migrants algériens vers l’Europe et l’Amérique du Nord. «L’émigration est un vrai drame. Elle touche les riches, les hyper-diplômés.
Quand elle atteint un certain seuil en volume, cela veut dire que le pays ne peut être sauvé». Boualem Sansal est jusqu’à présent resté en Algérie, où cet économiste a mené une longue carrière de fonctionnaire, en se souvenant que son pays «était très agréable à vivre» lorsqu’il avait lui-même «entre 20 et 30 ans». «Après, je n’ai jamais ressenti un besoin suffisamment fort pour me dire : ‘‘Je fais mes valises, je m’en vais’’. J’ai toujours eu la possibilité de voyager. Je peux émigrer à n’importe quel moment». AFP

On ne peut rester indifférent ou traiter par le mépris la thèse d’un Boualem Sansal. Certes, ceux qui ont déchaîné leurs critiques, parfois très en dessous de la ceinture, contre le succès « nauséabond » et « rance » des oeuvres récentes de Zemmour et de Houellebecq, vont être alertés.

Mais ce livre est écrit par un Arabe, un Musulman algérien. Il échappe aux soupçons de parti pris plus ou moins raciste dont on a accusé les deux auteurs français. Le « Padamalgam » va probablement être appelé en renfort….

Il sera intéressant de suivre l’accueil que lui réservera la critique française, particulièrement partisane, dont les minables petites lâchetés se cachent derrière des pseudo-sentiments « humanistes », et qui déteste les oeuvres qui vont à l’encontre de la doxa médiatique actuelle….

 (1).- Distinctions reçues par l’oeuvre de Boualem Sansal.

prix du premier roman
prix Tropiques
prix Michel-Dard
grand prix RTL-Lire
grand prix de la francophonie
prix Nessim-Habif
prix Louis-Guilloux
prix Édouard-Glissant
prix de la paix des libraires allemands
prix du Roman arabe
chevalier des Arts et des Lettres (2012), Grand prix de la francophonie de l’Académie française (2013), Grand prix du roman de la Société des Gens de Lettres (2008), Médaille d’Or de la Renaissance française (2014),

Docteur Honoris Causa de l’Ecole normale supérieure de Lyon (2013)

Racisme, ou « islamolucidité » ???


SilenceJ’éprouve, depuis le début de l’existence de ce blog, un malin plaisir en diffusant des textes, des images, ou des informations que l’on ne trouvera pas facilement dans les médias français.

J’y mets, parfois une pointe d’ironie mordante et provocatrice.

Ainsi, vous ne lirez, n’entendrez, ne verrez dans aucun média l’information selon laquelle deux yatchs de la famille royale saoudienne croisent actuellement au large de la Libye pour participer au sauvetage en mer d’immigrants en perdition.

Vous ne lirez jamais l’information selon laquelle la famille royale du Qatar a décidé de « sacrifier » l’une des plus hautes tour de Doha, pour y accueillir des immigrés fuyant des pays arabes déchirés par des guerres civiles….

Vous ne lirez jamais une enquête journalistique sérieuse sur l’origine des ressources qui permettent à des migrants qui vivent chez eux avec deux dollars par jour, de payer des sommes pouvant aller jusqu’à 15.000 dollars à des passeurs, pour traverser la Méditerranée sur des rafiots destinés à la casse….

Pas plus que vous ne lirez, un jour, l’information incongrue selon laquelle, plusieurs membres de notre Gouvernement socialiste ont décidé, à titre personnel, d’exprimer leur solidarité et leur compassion, en accueillant, chez eux, une famille de migrants recueillie sous les ponts de Paris, ou que le Président luxembourgeois de la Commission Européenne a décidé d’ouvrir les portes du Luxembourg, jusqu’ici largement ouvertes aux « évadés fiscaux », aux « Chrétiens d’Orient »en quête d’asile…..

J’ai diffusé, il y a quelques jours, sous le titre volontairement provocateur de « Je suis raciste », ( https://berdepas.wordpress.com/2015/08/03/je-suis-raciste/ ) une vidéo dans laquelle s’exprime une voix étouffée par les médias, autant en Angleterre qu’en Europe et qui dans un réquisitoire argumenté, contre ceux qui sont prêts à brader nos identités nationales, au nom d’une soit-disant fatalité, en vertu de laquelle nous devrions accepter l’islamisation rampante de l’Europe, sans réagir, sans même avoir le droit de dénoncer la lâcheté de ceux qui s’emploient à favoriser cette mutation et qui seraient les seuls représentants du « Parti du Bien ».

Je récidive, en publiant ci-après, le texte intégral, dans une traduction française autorisée, d’une intervention de Paul Weston,   représentant de l’International Free Press Society en Angleterre. Cette intervention n’a fait l’objet,- et l’on comprend pourquoi -, d’aucun écho dans les médias institutionnels.

On trouvera la version originale, – en Anglais -, de ce texte sous : http://www.pointsdereperes.com/articles/nous-vous-demanderons-des-comptes

Paul Weston a prononcé ce vibrant discours à Amsterdam (Hollande) à l’occasion d’une manifestation en soutien au député hollandais Geert Wilders ( « Extrême Droite » ) pour la liberté d’expression.

Dans ce discours percutant, Paul Weston aborde des sujets brûlants : la clairvoyance de Wiston Churchill à propos de l’islam, la démission de nos politiciens actuels, la nature de Mahomet et de l’islam, la criminalisation de la liberté d’expression, la déclaration « version islamique » des droits de l’homme, l’invasion de l’Occident par l’islam, la fausse étiquette de « raciste » attribuée à ceux qui veulent défendre les valeurs-piliers de l’Occident, l’abandon et la trahison du peuple par ses « élites », l’abandon, de facto, de la démocratie en Occident…

Mais il évoque comme une source d’espoir, le réveil de plus en plus important, dans la plupart des pays, de la population de souche en Occident, à propos de la nature véritable du péril islamique, et du désir qui s’ensuit de travailler concrètement à la préservation des valeurs humanistes de l’Occident.

Ce discours il l’a intitulé « Nous vous demanderons des comptes » « We will hold you to Account ».

« Bonjour, mon nom est Paul Weston et je représente l’international Free Press Society en Angleterre.
Je suis ici aujourd’hui parce que nos élites libérales ont trahi nos pays pour l’islam.
Il y a 42 ans, le politicien britannique Enoch Powell a prononcé son célèbre discours des « rivières de sang » dans lequel il déclarait que la « fonction suprême de l’homme d’État est de parer aux fléaux évitables.
Eh bien, nos policitiens d’aujourd’hui font exactement le contraire : ils promeuvent activement un fléau évitable.

Winston Churchill.
 Il y a quatre-vingts ans, un homme, Winston Churchill a été très clair sur la prévention d’un mal manifeste et actuel, « Herr Hitler et les nazis ».
Mais Churchill était la voix solitaire qui crie contre la vague d’apaisement, et un carnage qui aurait pu être évité, a eu lieu avec une intensité redoublée.
L’Europe se retrouve aujourd’hui dans une situation similaire. L’islam croît sur les plans démographique, territorial et militant tout en étant présenté comme une « religion de paix » par des politiciens lâches et carriéristes de type que ceux qui ont cru apaiser Hitler.
Islam : une religion de sang et de guerre
Pour Winston Churchill, l’islam n’était pas une religion de paix. Il l’a décrite comme une religion de sang et de guerre.
Toute personne ayant une connaissance de la fondation et de l’histoire de l’expansion islamique sait que c’est la vérité.
Mahomet était un seigneur de guerre. Et il excellait. Il a vaincu militairement et converti la plupart des tribus païennes et chrétiennes de la péninsule arabique.
Après sa mort, l’islam s’est rapidement répandu par l’épée, il a vaincu d’anciennes civilisations et envahi des continents.
L’islam veut dominer le monde
Aujourd’hui, l’islam est en Europe, il est en Occident, et il exige ce qu’il a toujours exigé : la domination islamique totale.
Et si nous voulons résister, il utilisera la terreur contre nous.
Nos politiciens traîtres continuent pourtant de parler d’une « religion de paix », et ils nous disent que si nous refusons cette notion fantasmatique et ridicule et choisissons plutôt de croire Churchill qui disait que l’islam est une religion de sang et de guerre, nous serons jetés en prison.
Bien sûr, l’islam n’est pas une religion de paix. Son fondateur est un guerrier, et le plus grand honneur accordé à un musulman est la promesse de hordes de houris parfumées et de rapports sexuels éternels dans l’Au-delà qui ne se méritent pas des actes de bon samaritain mais en mourant en martyr en combattant pour répandre l’islam impérialiste.

Islam signifie littéralement soumission.

Quel genre de religion se donne le nom de soumission?
L’islam divise le monde en deux sphères : la Maison de l’islam (soumission) et la Maison de la guerre. Quel genre de religion se définit par la conquête militaire?
Pourtant, nos dirigeants nous disent que nous ne pouvons pas critiquer l’islam parce que c’est une religion, pendant que l’Organisation de la Conférence Islamique s’efforce, avec la connivence des Nations Unies, de rendre illégale toute critique de l’islam.
Mais l’islam est beaucoup plus qu’une religion. Il s’agit d’un cadre politique, social, juridique et structurel qui domine totalement la vie d’un dévot musulman, et souhaite incidemment dominer aussi la vie de tous les dévots non musulmans.
L’islam est profondément intolérant et profondément antidémocratique. Il ne croit pas aux lois édictées par les hommes dans une démocratie, préférant se conformer à la parole absolue d’Allah telle qu’elle a été interprétée au 7e siècle par un analphabète du désert.
Nos politiciens ont importé cette idéologie intolérante et antidémocratique dans les démocraties libérales de l’Occident, puis ils osent nous criminaliser quand nous nous y opposons!
Mais comment ne pas critiquer l’islam? Nos politiciens peuvent-ils vraiment protéger l’islam en tant que religion, le mettant ainsi hors de la portée de la loi?
Quand des homosexuels sont pendus à des grues, est-ce l’islam politique en action ou l’islam religion?
Quand des femmes adultères sont enterrées jusqu’aux épaules puis lapidées à mort, est-ce l’islam politique ou l’islam religion?
Quand les musulmans qui veulent quitter l’islam sont condamnés à mort, est-ce l’islam politique ou l’islam religion?
Quand des femmes et des filles sont tuées par des maris, des pères et des oncles pour préserver l’honneur familial, est-ce l’islam politique ou l’islam religion?
S’il s’agit de l’islam politique, il faut dénoncer sa cruauté et sa barbarie, Si c’est l’islam religion, comment peut-on ne pas dénoncer également?
Ce qui est mal et ce qui est barbare est barbare et ne peut être soustrait à la critique en s’abritant sous le mot « religion ».
En criminisant la liberté d’expression, nos dirigeants socialistes montrent leur ambition dictatoriale. La liberté d’expression est la marque d’une société libre.
La supprimer est un acte totalitaire d’autant plus grave que cette liberté est notre seul moyen de défense dans l’opposition pacifique à l’idéologie totalitaire islamique étrangère.
J’espère que vous saisissez l’ironie de la situation. Pour protéger et promouvoir une idéologie totalitaire étrangère, nos gouvernants sont prêts à utiliser des méthodes totalitaires domestiques pour nous empêcher de défendre notre démocratie et notre liberté.
L’Occident se conforme à la Convention européenne des droits de l’homme. Mais pas l’islam. Ils ont plutôt signé la Déclaration du Caire sur les droits de l’homme en islam.
Et ils ont une réserve très importante : en cas de conflit entre la charria et les droits de l’homme, devinez ce qui l’emporte? Tout à fait! La charria prévaut sur les droits de l’homme.
C’est comme si un signataire de la Convention de Genève assassinait et torturait des prisonniers de guerre mais qu’il échapperait à un procès pour crimes de guerre parce que « ça fait partie de sa religion ».
Quand nos politiciens prétendent que l’islam est une religion de paix et laissent les musulmans imposer leurs lois chez nous à l’Union européenne et à l’ONU, alors nos politiciens trahissent leur pays et trahissent leur peuple. C’est un acte de haute trahison.
« Peut-on commettre un acte de trahison en période de paix? » se demandent certains. Mais sommes-nous vraiment en paix?
Nous ne nous considérons pas comme étant en guerre avec l’islam, mais l’islam se considère, lui-même comme étant en guerre contre nous.
Et cette guerre nous sommes en train de la perdre. Sur les plans du territoire, de la démographie, de la politique et de la démocratie.
En effet, cette guerre est une agression sur deux fronts. D’un côté l’islam radical, de l’autre la trahison de la gauche.
On impose à nos enfants de célébrer le multiculturalisme et l’islam, sans leur dire la vraie histoire de l’islam violent et expansionnistes.
Par contre, on leur raconte que leur propre histoire, leur religion, leur culture, leurs traditions, leur existence même, est juste une litanie d’impérialisme, de racisme, de meurtres et d’esclavage.
C’est l’une des techniques psychologiques efficaces dont le but est de rendre l’adversaire sans défense, ou, pour citer Alexandre Soljenitsyne, « afin de détruire un peuple, il faut d’abord détruire ses racines ».
Un gouvernement qui fait subir cela à son propre peuple, à ses propres enfants, est un gouvernement qui, manifestement, mérite d’être renversé.
Quelqu’un peut-il vraiment argumenter en disant qu’un gouvernement qui flatte l’envahisseur étranger, tout en arrachant les défenses psychologiques et légales de ses propres citoyens, est un gouvernement qui ne serait pas coupable de haute trahison?
Maintenant, nous arrivons à une partie plus réjouissante de ce monologue déprimant, parce que dans ce moment de la bataille, nous avançons. Lentement, il est vrai, mais constamment, et je pense que personne ne pourra nous arrêter.
Geert Wilders en Hollande, René Stadtkewitz en Allemagne, dont la popularité soudaine a obligé Angela Merkel à faire une virage à 180 degrés et dénoncer le multiculturalisme.
Les Démocrates Suédois, Heinz-Christian Strache en Autriche, le Parti du Peuple Suisse, et en Angleterre où nous prévoyons un mouvement politique qui reprendra le flambeau de l’English Defense League et qui grandit rapidement.
Et cette croissance ne peut que s’accélérer. De plus en plus de gens ont pris conscience de la nature de l’islam et de la profondeur de la trahison des gouvernements de gauche, et plus important, dans la mesure où les gens perdent leur crainte d’être traités de racistes – cette étiquette ayant été spécialement inventée pour nous retirer toute résistance contre un envahisseur racialement désigné et qui utilise le thème racial comme arme contre nous.
En fait, regardons de près cette étiquette « raciste » maintenant. Ce n’est pas raciste de défendre notre pays contre une menace évidente et grandissante.
Ce n’est pas raciste de défendre notre culture, notre héritage et nos traditions.
Ce n’est pas raciste de s’efforcer d’assurer un avenir démocratique à nos enfants et à nos petits-enfants.
Si vous choisissez de ne pas défendre votre culture, votre pays et un avenir démocratique pour vos enfants, alors vous pouvez vous tapoter l’épaule dans les cocktails au champagne des « non racistes » socialistes à Islington.
Vous pouvez adorer les idoles « anti-racistes » des autres autant que vous adorez les vôtres, mais cela n’enlève en rien de ce que j’ai dit de vous : des traîtres.
Vous êtes un traître à votre patrie, un traître à votre culture, et une traître envers vos enfants à naître.
Et de plus vous êtes un vrai raciste, un raciste génocidaire. Dans une génération à peine, les jeunes Européens de souche vont devenir une minorité ethnique dans leur propre pays, si l’immigration de masse et la démographie galopante des musulmans continuent à ce rythme.
On peut appeler cela poliment une immigration de remplacement. Plus crûment, cela s’appelle un génocide non sanglant.
L’ONU est très clair sur ce point. La définition d’un génocide est la suivante, je cite :
« Article 2 : Dans la présente convention, le terme génocide signifie tout acte commis avec l’intention de détruire, totalement ou en partie, un groupe national, racial ou religieux ».
Nous avons été trahis.
L’un des plus tristes aspects de cette trahison est l’effet produit sur nos vétérans, sur tous ceux qui ont combattu pour leur pays et qui sont encore une vivante mémoire.
L’ancien pilote de Spitfires, Alex Henshaw, est décédé il y a trois ans. Il était parfaitement conscient de la trahison politique de son pays. Il a dit :
« Je ressens une profonde tristesse en pensant aux hommes jeunes que j’ai connus et qui ont donné leur vie pour une cause à laquelle ils croyaient. Je me dis souvent, si ces hommes jeunes revenaient maintenant et marchaient dans leurs villages, leurs villes, et voyaient ce qu’il nous advient, ils se diraient : nous avons été trahis ».
Oui, Mr Henshaw, vous avez été tous trahis, et vous tous, gauchistes, socialistes et verts, vous allez devoir reconnaître ce que vous avez fait.
Allez donc faire un tour dans vos villes, vos villages, et regardez les centaines de milliers de tombes, comme un testament du sacrifice ultime fait par des hommes jeunes, afin que vous puissiez vivre, aujourd’hui, en toute liberté dans une démocratie.
Vous allez devoir apprendre que ce n’est pas une simple trahison, mais une triple trahison :
• La trahison de tous nos parents qui ont combattu pour notre liberté,
• La trahison de ma génération, que vous menacez d’emprisonner lorsque nous défendons l’héritage de notre liberté, et
• La trahison de nos enfants à naître, qui, sauf si nous n’arrêtons pas les tendances, immédiatement, vont hériter d’un pays ravagé par des haines tribales et religieuses, ce qui entraînera, inévitablement, une gigantesque guerre multiculturelle à échelle continentale qui fera ressembler le conflit yougoslave à une légère escarmouche.
Et, bien sûr, c’est la trahison totale de la liberté et de la démocratie.
En effet, la liberté et la démocratie ne sont pas apparues magiquement. Elles ont évolué sur 2500 ans, enracinées dans l’héritage Gréco Romain et Judéo Chrétien, et elles été défendues dans le sang et le sacrifice.
La démocratie et la liberté ne sont des possessions personnelles dont les socialistes pourraient disposer à leur gré, sans notre accord, au profit des descendants de guerriers du désert vivant encore comme au 7ème siècle, et qui jugent notre attachement à la démocratie comme une simple faiblesse à utiliser contre nous.
Je ne blâme pas l’islam. Les islamistes font exactement ce qui est prescrit dans leur livre.
Mais je blâme nos politiciens. Il y a deux camps dans cette guerre de civilisation, et nos politiciens sont dans le camp de l’ennemi.
Alors, je leur dis :
Vous avez les leviers du pouvoir en ce moment, mais nous effectuons une ascension irrésistible. Pensez-vous sérieusement que vous pourrez continuer à faire tout ce que vous avez fait subir à votre propre peuple, sans des répercussions futures? ?
Vous pouvez encore arrêter tout cela, si vous le choisissez, tout simplement, en mettant l’intérêt de votre peuple avant celui de l’islam.
Mais vous ne le ferez pas, n’est-ce pas? Alors, vous nous mettez dans une mauvaise posture. Si nous ne faisons rien, nous devons accepter que nos enfants devront vivre un jour sous le joug des lois de la charria.
Et si nous faisons quelque chose, alors ce sera, par définition, une révolution. Mais ce n’est pas nous qui l’avons voulue. C’est vous. La plupart d’entre nous étions satisfaits de tondre notre pelouse, d’aller au travail et de payer nos impôts.
Vous avez fait de nous des révolutionnaires. Votre comportement montre que vous avez plus peur de l’islam que de nous, mais laissez-moi vous dire ceci, à vous tous, menteurs et traîtres carriéristes socialistes :
Vous détenez le pouvoir maintenant, mais dans une décennie nous détiendrons le pouvoir et nous vous demanderons des comptes. Nous vous traînerons devant un tribunal du style Nuremberg où vous serez jugés pour haute trahison, où vous serez jugés pour crimes contre l’humanité, et pour la première fois depuis longtemps, nous serons vos juges !!! »

Existe-t-il, en France, un politicien de droite, même la plus « extrême », capable de soutenir un tel discours, et d’en assumer les conclusions devant l’opinion française ??? J’en doute. Et pourtant….Nombreux sont les Français de coeur qui, malgré quelques réserves, pourraient adhérer à un tel discours.

Et pour clouer le bec aux « intelligents » qui vitupèrent dès qu’un Zemmour ou un Houellebecq se mèlent de dénoncer la dérive inquiétante de notre pays, sachez que l’Algérie s’interroge, elle aussi, par la voix de ses meilleurs écrivains, sur son destin, face à la montée d’un Islam totalitaire qui d’ores et déjà exprime, sans ambiguité, ses menaces à l’adresse de la société civile algérienne:

http://www.algerie-focus.com/blog/2015/08/anticipation-en-2084-lalgerie-deviendra-labistan-selon-un-ecrivain-algerien/

La tête dans le sable ???


Autruches2Je suis souvent frappé par le caractère superficiel des analyses et commentaires des « pseudo-experts » abonnés de nos émissions de télévision, dès lors qu’il s’agit de l’Islam et du monde arabe.
On sent bien que dans la plupart des cas, les opinions qui sont émises le sont à partir d’une connaissance purement « livresque » de ce monde qui a toujours exercé sur les européens une sorte de fascination qui s’est exprimée dans la littérature, et dans la peinture à travers le courant « orientaliste », et qui portent sur ce sujet un regard bienveillant et sensible à une sorte d’esthétique dont l’exotisme stimule la curiosité. Le côté « Conte des Mille et Une Nuits » a souvent pris, dans l’imaginaire occidental, le pas sur celui « d’Ali Baba et les Quarante voleurs »…

Cela contribue à aveugler les opinions et à maintenir, la tête dans le sable, ceux qui devraient ouvrir leurs yeux pour percevoir la montée des menaces qui, comme de gros nuages noirs, s’accumulent sur notre horizon…
Seuls ceux qui ont longtemps vécu dans les pays arabes sont armés pour échapper à cette fascination et sont habitués à distinguer ce qu’il y a d’enrichissant dans une culture qu’on ne peut pénétrer que si on en connaît bien la langue, les mœurs, du reste, peu compatible avec nos valeurs….
Les autres oscillent en permanence entre attirance et « tolérance » à l’égard d’un monde qui leur est étranger, et « aveuglement » ou rejet.
Ma perception de l’Islam et du Monde arabe d’aujourd’hui se fonde, évidemment sur l’observation de l’actualité à travers la Presse arabe, sur celle des « experts » qui peuplent nos écrans de télévision, mais aussi, sur une (déjà longue) vie passée à plonger dans la lecture d’ouvrages appartenant à la littérature arabe, souvent méconnus en Occident, et peu commentés dans les médias, et sur l’expérience acquise en trente années de vie parmi les Arabes.

Ma perception est aussi influencée par le souvenir de longues conversations avec des amis algériens lettrés, grâce auxquels j’ai pu m’approcher de « l’âme arabe », et percevoir les courants d’idées qui sont véhiculées dans les couches populaires et qui ne correspondent pas toujours à la perception qu’en ont nos « zélites »….
J’ai toujours protesté contre « l’eurocentrisme » dont la prétention illusoire est, encore aujourd’hui, de répandre les « bienfaits de la démocratie » dans des sociétés que l’Islam, – qui est une religion « structurante » -, maintient dans une conception patriarcale et tribale, plus solide qu’on ne le croît. L’échec des « Printemps arabes » dans lesquels nos experts avaient vu les signes d’une avancée de la « démocratie » en est une illustration, parmi tant d’autres….
J’ai toujours été surpris de la naïveté de ceux qui imaginent que nos modèles de société « occidentales » pourraient, un jour, séduire les peuples du Moyen-Orient et du Maghreb, au point de s’imposer, au nom de la « modernité ».
C’est ignorer que, dans le peuple, l’image de nos société n’est séduisante que pour ses conquêtes matérielles, ses progrès technologiques, sa capacité à créer des richesses. Tout le reste est rejeté en bloc.
Notre « morale » qu’ils évoquent avec mépris, nos mœurs considérées comme « diaboliquement » corrompues, s’opposent violemment aux prescriptions d’un Coran qui « légifère » de manière excessivement stricte, et diffuse une morale adaptée à une société patriarcale.

Au centre de tous les différents entretenus à notre égard se trouve le problème de la femme.

J’ai raconté, dans un précédent billet, mes discussions avec un de mes bons camarades à Alger, qui trouvait normal de m’accompagner dans des « surprises-parties »à la mode dans les années 50, et de danser, voir de flirter avec des « européennes », alors que lorsque j’allais chez lui, dans sa famille, j’étais fort bien reçu, mais je n’ai jamais pu voir le visage de ses sœurs, comme si le seul fait d’échanger quelques regards avec elles, pouvait avoir un caractère de pêché à l’égard de « son Coran »…
Il faut avoir fréquenté de jeunes arabes pour savoir à quel point l’opinion qu’ils ont des femmes occidentales est teinté d’un mépris que cache mal un puissant désir refoulé d’en « posséder » une.

Dans nos conversations de jeunes hommes, il ressortait inévitablement que nos femmes étaient des « putes » en puissance, alors que les leurs étaient propres et pures….Ces discussions se terminaient toujours par une impasse, car mes interlocuteurs en étaient sincèrement convaincus !!!
Pour comprendre leurs états d’âme, il faut avoir à l’esprit le fait que dans le monde musulman, il est interdit à une femme d’avoir été « touchée » par un homme avant le mariage, et encore plus d’avoir eu des relations sexuelles même « superficielles », sous peine d’être considérée comme « impure », pour avoir été « souillée »….
On peut lire dans un journal suédois évoquant la multiplication angoissante des cas de viols en Suède, ce témoignage édifiant : “Ça n’est pas aussi grave de violer une Suédoise que de violer une fille arabe. Elles ne sont probablement pas vierges de toute façon. Alors que la fille arabe aura des problèmes avec sa famille. Ce sera une source de honte pour elle. C’est important qu’elle reste vierge jusqu’au mariage. C’est presque trop facile de se taper une Suédoise. Beaucoup de garçons immigrés ont des copines suédoises quand ils sont ados. Mais quand ils se marient, ils prennent une femme convenable, de leur culture, et qui est vierge. Et c’est ce que je vais faire. Je n’ai pas beaucoup de respect pour les Suédoises. Elles se font sauter sans arrêt.“ ( http://www.islamisme.fr/viol-musulman/)

Ce n’est pas un hasard si Daech, parmi les exactions commises à l’égard des non-musulmans, a placé au centre de sa stratégie de séduction à l’égard des candidats djihadistes de toutes nationalités, l’accès à des esclaves sexuelles destinées à satisfaire les besoins des « célibataires »….(http://www.atlantico.fr/decryptage/comment-etat-islamique-organise-meticuleusement-esclavage-sexuel-pour-attirer-nouvelles-recrues-2281918.html)

http://premium.lefigaro.fr/international/2015/08/16/01003-20150816ARTFIG00165-al-baghdadi-aurait-viole-son-otage-americaine.php#xtor=AL-14

On touche là à une sorte de caricature de l’Islam, à une forme de déviance sexuelle, mais qui correspond à des pratiques ancêstrales, à une époque où l’esclavagisme, qui n’est pas une « invention » occidentale, mais un « emprunt » à la « civilisation islamique, qui sommeille dans le fond de l’âme de beaucoup d’Arabes….

Il faut ajouter à cela, que dans la société musulmane, on ne peut prendre femme légalement au regard de la religion, sans être capable de subvenir à sa famille, ce qui retarde jusqu’à un âge avancé, la capacité d’avoir des rapports sexuels « légaux » au regard du Coran. Jusque là, l’attente est longue… mais les pulsions sexuelles n’en sont pas moins présentes….

Le Coran codifie, jusque dans les détails, la vie sexuelle des couples, ce qui dans nos sociétés acquises au principe d’une « liberté sexuelle » presque sans limite, accroît les incompatibilités et suscite chez les Musulmans une sorte de mépris à l’égard de pratiques courantes dans notre société. ( http://true.salaf.over-blog.com/article-5886880.html)

(http://www.liberation.fr/monde/2015/08/16/daech-et-la-theologie-du-viol_1364263)

Toutes ces différences de moeurs rendent la cohabitation des musulmans avec des occidentaux  pour le moins difficile….

La « décolonisation », notamment dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, a entrainé, dans la plupart de ces pays, l’exode des « européens ». Après notre départ, les Arabes qui, peu à peu, s’étaient assimilés à leur colonisateurs, et qui « vivaient à la française », selon l’expression courante à l’époque, ont été stigmatisés par les courants populaires favorables au retour à « l’arabisation ».
C’est dans les milieux les plus engagés dans le combat pour la décolonisation que s’est élaborée, peu à peu, une sorte de doctrine considérant qu’il n’était pas suffisant de s’affranchir politiquement de l’Occident, et qu’il était désormais nécessaire de combattre tout ce qui pouvait rappeler le « modèle des colonisateurs », afin de retrouver les racines de l’arabité à travers l’Islam.
C’est le courant de « l’arabisation » qui, venu du Caire, s’est répandu dans tout l’Islam, par les Frères Musulmans d’abord, puis par les prêcheurs du salafisme, et « récupéré » par des politiciens, qui inspire le djihadisme de ceux qui considèrent que pour être eux-mêmes, ils doivent combattre, rejeter, détruire tout ce qui vient de ceux qui les ont « dominés », pour revenir à la « Charia », la Loi « divine », la seule à laquelle il convient de se soumettre.
On aurait tort de sous-estimer la puissance de ce courant dans l’imaginaire des Arabes.

Sa force, sur laquelle l’Etat Islamique s’appuie pour jeter les bases d’un Califat conforme aux vœux du Prophète, traverse tous les pays où vivent des musulmans.

On ne peut pas comprendre la décision qui, il y a cinquante ans, aurait été considérée comme inimaginable, de beaucoup de chrétiens, d’agnostiques, ou de laïques, égarés dans une société occidentale en pleine perte de repères, de se convertir à l’Islam, sans tenir compte de cette force qui constitue une donnée élémentaire de la situation actuelle.

De même qu’on ne peut appréhender la complexité des données du conflit auquel nous sommes confrontés, et pour longtemps, sans tenir compte du ressentiment suscité par « , l’hostilité de l’Europe à l’entrée de la Turquie dans sa communauté, l’attitude inconséquente par rapport aux violations des droits de l’Homme dans les Etats et les régimes soutenus par « l’Occident démocratique protecteur des libertés et des droits humains ». Ce sont autant d’ingrédients qui favorisent les sentiments d’injustice, d’exclusion, de frustration, d’humiliation à l’origine de l’identification, voire de l’adhésion, à Daech et à d’autres expressions de rejet du modèle de société occidental. »
( D’après un article paru dans Atlantico, sous : http://www.atlantico.fr/decryptage/etat-islamique-superstar-deja-pourquoi-projet-politique-est-beaucoup-plus-rationnel-et-moderne-qu-on-croit-en-occident-et-est-2187964.html#hY68Dc1krOkJfcSr.99).

De même qu’on ne peut appréhender la profondeur du fossé qui s’est créé entre l’Occident et le monde arabe, sans prendre en compte la montée en puissance d’un mythe renaissant qui est celui de « l’Oumma al-arabiya », qui vise à reconstituer une entité ignorant les frontières des Etats tracées dans le passé par les puissances occidentales ( en l’occurrence la France et l’Angleterre), afin de créer une « Communauté islamique »s’opposant aux « nationalismes arabes » instruments de division d’un monde arabe réinventé par les colonisateurs…
L’islamisme en tant que moyen de réunir, enfin, tous les Arabes dans une communauté puissante qui retrouverait les délices de « l’âge d’or » est un courant d’idées qui actuellement traverse le monde, partout où il y a des Arabes.
Certes, il s’agit d’un mythe. Un mythe qui, porté par la dynamique d’une religion qui « redresse la tête », se transforme aujourd’hui et sert de justification à un rêve de conquête du monde.

Lisez bien les commentaires de Musulmans répondant, sur internet, à ceux qui contestent leur présence sur le « territoire national », en Norvège, en Suède, en Hongrie ou en Autriche, et quelques fois en France: vous y trouverez l’argument qui coupe court aux attaques de ceux qui veulent « renvoyer les Musulmans chez eux ». « Cette terre où nous nous sommes installés ne vous appartient pas plus qu’à nous !!! Elle appartient à Dieu !!! ». C’est en quelque sorte « l’extension du domaine de l’Oumma »…. La « mondialisation de l’Islam », en quelque sorte….

Comme d’autres mythes , celui-ci peut conduire le monde à la catastrophe, comme l’on fait d’autres mythes avant lui….

Ce n’est pas en fermant les yeux sur les réalités esquissées dans cet article, que le monde échappera aux menaces qui s’accumulent et se précisent, et qui visent à la destruction de nos sociétés à la dérive.

Des Français comme les autres ???


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Ce matin, sur une plage espagnole, à Calpe, les places sur le sable, près de la mer sont chères…

Dans une ambiance de joyeuse insouciance, les baigneurs s’ébrouent, dans une eau à 27°. Il y a là des Espagnols, en majorité, qui avec le retour, timide mais réel, de la croissance reprennent goût aux réjouissances qui sont dans leurs gènes.

Mais il y a aussi des Belges,- des Flamands surtout -, des Anglais, des Allemands, des Russes et bien d’autres nationalités encore, qui partagent les quelques mètres de sables disponibles au bord de l’eau, pour poser une serviette et planter un parasol. Et comme chaque année, au mois d’Août, beaucoup de Français.

On s’interpelle dans toutes les langues, et les cris de joie des enfants recouvrent le bruit des vagues, le tout dans une ambiance de gaieté insouciante…

Soudain arrive, au bord de l’eau un homme barbu vêtu d’une « gandoura » blanche, accompagné de trois femmes voilées de noir de la tête aux pieds. L’une des femmes étend, à un endroit de la plage où la foule des baigneurs est dense, une large serviette sur le sable entre deux familles espagnoles éberluées. L’homme s’étend sur le sable, et l’une des femmes, d’une voix jeune et claire, s’exclame:  » Nous on y va !!! ». En français.

Et les trois femmes s’élancent, drapées dans leur voile noir, et entrent dans l’eau. D’abord jusqu’à la taille. Puis deux d’entre-elles, plus décidées, esquissent quelques brasses…..

Sur ce coin de plage, un silence étonnant a succédé aux cris de joie, aux rires, aux conversations cosmopolites. Quelques hommes jusqu’ici étendus sur le sable se sont levés pour observer ce spectacle insolite, ici, en Espagne. Les femmes, en maillot de bain, certaines sont en bikini ou en string, se regardent, ahuries,   sans un mot …

Puis les trois femmes, après s’être ébrouées au bord de l’eau, leur voile collant à leur anatomie, soulignant leurs formes mieux que si elles étaient nues, reviennent vers leur compagnon barbu, et lancent à la cantonade :  » Viens !!! tu as tort !!! Elle est bonne !!! Meilleure qu’à Nice »

Ce sont donc bien des Français !!!

Les familles françaises qui sont là se sont tues. Un ange passe….Comme si, soudain, elles prenaient conscience de ce que « quelque chose a changé » dans la France d’aujourd’hui…

Les Espagnols, sur la plage, ricanent….Car en Espagne, « elles » n’osent pas, ou peut-être pas encore, aller aussi loin dans la provocation.

Il faut se rendre à l’évidence: « des Français », sur une plage, c’est aussi ça…..

Swimming-BurkaPost-scriptum : Au même moment, en Algérie des Immams salafistes exigent une « Police des moeurs » sur les plages:http://www.elwatan.com/actualite/l-algerie-face-au-peril-salafiste-des-imams-reclament-une-police-des-moeurs-18-08-2015-301795_109.php

ALGERIE, « O TEMPORA ! O MORES ! »…


In memoriam…..

L’été, c’est la saison des « rediffusions » à la télévision. « Bis repetita placent ».

Pour « suivre la mode », et répondre, en même temps, à la demande de plusieurs lecteurs fidèles de ce blog, auprès des quels je m’excuse de ne pas pouvoir répondre individuellement ( leurs mails sont trop nombreux ), j’ai décidé de rééditer cette série de billets, en les regroupant en un seul, billets que j’avais consacrés à l’évocation de la mémoire de mes deux Grand-mères.

J’ai remanié certaines parties du texte ancien. Je lui ai ajouté quelques paragraphes surgis depuis de ma mémoire, ainsi que quelques photos extraites des albums de famille, qui illustreront le texte en donnant aux personnages évoqués, un vrai visage.

Cela permettra à ceux qui veulent bien consacrer un peu de temps à la lecture de ces « fragments de mémoire », de lire, en une seule traite, l’ensemble de cette chronique, en leur épargnant d’avoir à compulser de nombreuses pages de mon blog, pour y trouver le texte qui les intéresse.

Ces tranches de vie d’une autre époque, réveilleront, j’en suis certain, bien des souvenirs, dans des familles qui ont connu l’exil à la recherche d’un autre destin…..

Bonne lecture d’été, à tous….

Publié le10 octobre 2012by berdepas

 Le temps s’écoule. Les années passent, inexorablement.

La seule manière de remonter le temps, c’est celle qui consiste à faire revivre les souvenirs. Au fur et à mesure de mes avancées dans l’âge de la vieillesse, je sens que mes souvenirs s’estompent, car je répugne à vivre dans le passé.

Et pourtant, le passé est là. Plus présent que jamais.
Mes enfants, sans doute parce qu’ils sont parvenus à un âge où l’on éprouve la nécessité de savoir d’où l’on vient, s’interrogent probablement : « Mon père ne nous a jamais raconté de souvenirs de ses parents ou de ses grands parents ».

Comment sont-ils arrivés en Algérie ??? Et pourquoi se sont-ils exilés dans ce pays ???

Cet exil a pour eux, comme il en a eu pour moi, un parfum de mystère.

En outre raconter les souvenirs recueillis auprès de l’une ou l’autre de mes deux grands-mères c’est aussi remuer des souvenirs parfois douloureux. Car dans la famille, nous n’évoquions que très rarement ce passé, que chacun de nous avait enfoui dans sa mémoire.

Mais évoquer ce temps là, n’est-ce pas une manière de faire revenir nos disparus quelques instants à la vie ????

Les deux grands mères que j’ai la chance d’avoir eues, m’ont, tout au long de mon enfance, nourri de leur passé. A l’époque, je ne prêtais qu’une oreille distraite à leurs discours que je trouvais parfois ennuyeux . Car « les vieux » ont souvent tendance à raconter toujours les mêmes histoires….

Malgré cela, j’ai pu enregistrer dans ma mémoire, de nombreuses anecdotes, à travers lesquelles se profilent des silhouettes d’ancêtres que je n’ai pas connu.

A une époque où la tendance est de vivre de plus en plus dans l’instant, j’éprouve la tentation de remonter le fil du temps. Mes deux Grand-mères étant nées, l’une en 1885, l’autre en 1888, ce bon en arrière aura quelque chose de vertigineux pour les membres de notre famille nés dans les années 1970 à 1980….

Ma Grand-mère maternelle était d’origine italienne: c’est le côté « spaghettis » de la famille. Elle transportait toujours avec elle, quelque chose du folklore napolitain, une conception quasi clanique de la famille, qui dans son système de valeurs était placée au-dessus de tout. Elle adorait la musique et surtout l’Opéra italien. Rien ne pouvait plus la ravir que d’écouter « O Sole mio », joué au violon par mon oncle, accompagné au piano par ma mère.

Ma Grand-mère paternelle était d’origine espagnole: c’est le côté « paella ». Elle m’adorait car, étant l’aîné des cinq enfants de son fils, j’étais celui par qui passait « la continuité », celui qui devait servir d’exemple à ses frères et soeurs. Pour elle qui était issue de la plus profonde misère, il n’y avait que « le travail » pour s’évader de sa condition. Profondément religieuse, sa personnalité dégageait une sorte de dignité un peu rigide qui m’impressionnait.

Je me propose, sur ce Blog, de raconter quelques unes de ces anecdotes, parmi les plus marquantes, ou les plus savoureuses, dont je me souviens encore, ceci afin que ces souvenirs ne se perdent pas et que dans ma famille, autour de mes frères et soeur, de leurs enfants, et bien entendu des miens, on puisse avoir accès à la mémoire de ceux qui nous ont précédé.

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 Soir d’été à Alger, sur un balcon.

Publié le11 octobre 2012by berdepas

 Au mois d’Août, à Alger, il fait très chaud. Une chaleur d’orage, sous un ciel lourd, d’un gris anthracite, menaçant.

Ma grand-mère habite au dernier étage du 6 de la Rue Géricault, une rue qui, à la hauteur du cinéma Majestic, remonte, le long du Square Nelson. L’appartement comporte une « salle à manger », une chambre, une cuisine, et un cabinet de toilette avec une douche.

Ma Grand-mère habitait au dernier étage de l'immeuble qui fait l'angle, dont la fenêtre de la chambre à coucher est encore ouverte

Ma Grand-mère habitait à l’angle du dernier étage de l’immeuble au dessus des arcades dont la fenêtre de la chambre à coucher est encore ouverte.

Pas très grand, donc, mais avec des pièces où le soleil pénètre à toute heure du jour, et surtout, un balcon qui entoure toutes les pièces, en angle droit, et qui permet de jouir d’une vue imprenable sur le Square, mais aussi, d’apercevoir la mer, côté Majestic, et à l’autre bout du balcon d’avoir l’oeil sur la colline de »la Bouzaréah », et de distinguer la silhouette de Notre-Dame d’Afrique.

Car à Bab El Oued, chacun sait que c’est en regardant de ce côté là que l’on peut prévoir si la pluie est proche ou si, une fois de plus, l’orage éclatera en mer…..

Ce soir là, l’orage n’éclatera pas et la nuit sera torride.

Ma grand-mère a sorti sa « petite chaise », une chaise basse, qu’elle trouve plus confortable et qui, selon elle, « repose ses jambes »alourdies par l’âge ».

Au fait, quel âge pouvait-elle avoir ??? Je devais avoir treize ans. Donc nous étions en 1946 et elle allait sur ses soixante deux ans.

A cette époque, mes parents m’avaient confié à ma grand- mère, car elle habitait à deux pas du Lycée Bugeaud où j’étudiais. Elle était heureuse de ma présence auprès d’elle, car la solitude lui pesait depuis la disparition de son mari.

Elle avait encore « bon pied, bon oeil » et surtout une mémoire impressionnante qui lui permettait d’évoquer avec précision ses souvenirs d’enfance que j’écoutais d’une oreille parfois trop distraite, – je me le reproche aujourd’hui -, car j’avais souvent le sentiment d’avoir déjà entendu plusieurs fois les « histoires » qu’elle me racontait.

Ce soir là, je suis assis, à côté d’elle, sur le balcon, face au Square Nelson, à même le sol, à la recherche de la fraîcheur du carrelage. Je regarde les étoiles à la recherche des étoiles filantes, très nombreuses au mois d’Août, en Algérie.

Pendant que nous nous installons, le kiosque qui se trouve au centre du square s’est illuminé, et nous apercevons les musiciens de la clique du 9ème Zouaves qui prennent place, en vue du concert.

Kiosque

Le Square Nelson : on aperçoit le Kiosque à Musique.

Car chaque année, au mois d’Août, se succèdent, le samedi soir, les concerts gratuits offerts à la population de Bab-el-Oued, par la Municipalité. S’y succèdent, la clique des Zouaves, celle des Pompiers, puis l’orchestre de chambre de l’Opéra, les choeurs de la « Lyre Algérienne »,et bien d’autres encore ou l’Orchestre de Chambre des élèves du Conservatoire.

Peu à peu, la foule se rassemble autour du Kiosque: les vieux prennent place, assis sur leur chaise pliante, les plus jeunes assis par terre, sur les pelouses de préférence, les moins jeunes occupant les espaces disponibles sur les bancs du square.

Les arabes, vendeurs de cacahuètes, d’amandes salées et de bli-blis, passent dans les rangs en proposant leur marchandise, qu’ils débitent dans un cornet de papier journal….

Les enfants, de toutes origines mélées, courent dans tous les sens, et poussent des cris qui leur valent les remontrances de la foule venue passer ici, un moment paisible.

21 heures. le concert commence, par l’ouverture d’Aïda. Un grand classique pour les Algérois, car cet air pompeux, c’est l’indicatif du début et de la fin des émissions de Radio Algérie.

Ma Grand mère fredonne l’air en même temps que la musique des Zouaves.

– »Mon père adorait l’Opéra, me dit-elle. Il avait une belle voix de ténor. Quand j’étais petite, il nous chantait « Ô sole mio ». C’est en chantant qu’il avait conquis ma mère me dit-elle pour la centième fois.

– »Mon père était un bel homme, et il a « connu » ma mère quand elle avait dix-sept ans. Ma mère aussi était belle….

– Je sais Grand mère. Tu m’as montré des photos.

– Ils ont eu treize enfants !!! Et j’étais la onzième….

– La onzième ??? Mais je ne connais que tes trois soeurs et un de tes frères ??? Que sont devenus les autres ???

– Trois sont morts, très jeunes. Les autres sont partis au Canada et en Amérique du Sud.

– Tu ne me l’avais jamais dit….

Long silence, pendant lequel je peux écouter l’orchestre qui écorne quelques accents de cet air d’Aïda qui est composé pour être interprété par des choeurs…

Fin de « l’Ouverture d’Aïda ». Le chef d’orchestre s’attarde dans ses salutations à la foule qui applaudit, debout.

Puis l’Orchestre attaque la Petite Musique de Nuit. Une musique qui semble avoir été composée pour cette douce nuit. J’adore cet air que ma mère jouait souvent, et que ma prof de piano me fait répéter, ainsi que le Menuet de Mozart.

Ma Grand mère reprend : « Tu sais que mon père adorait l’Italie. Il m’en parlait tout le temps. Il est né près de Gênes, mais mes parents habitaient Sorente, près de Naples.

– Je sais Grand mère….. Ecoutes Mozart !!! C’est le morceau que Madame Ducasse me fait travailler au piano.

– Ah !!! Madame Ducasse !!! Je l’adore cette femme. Elle me fait pleurer quand elle joue « Tristesse » de Chopin. C’est elle qui a voulu que je t’inscrive au conservatoire.

– Ah bon ??? Je croyais que c’était Maman…. Ecoutes!!! C’est le deuxième mouvement.

Petit instant de silence. Puis,

« – Mon père est arrivé à Alger en 1880, sur une barque à voile, et il a quitté Sorrente sans savoir où il allait, sur ce bateau »…

– » Je sais, tu me l’a déjà raconté…. »

Silence. Sans transition l’Orchestre des Zouaves attaque le dernier mouvement de la Petite Musique de Nuit.

– »Ton arrière grand-père, c’était un aventurier !!! Il est « allé à l’école » avec Garibaldi qui était son grand copain. Il ne se sont jamais quittés. C’était un « républicain » mon père. Il a combattu avec Garibaldi partout où on luttait pour la liberté…. »

– « Grand-mère !!! j’écoute !!! »

L’Orchestre attaque Ibéria d’Albeniz, qui a toujours un grand succès, car nous sommes aux portes de Bab-el Oued, le plus espagnol des quartiers d’Alger.

« -Tu sais que ton arrière grand-père a combattu, aux côtés de Garibaldi…. »

-Tu viens de me le dire !!!

« – Il a combattu en France, en Amérique du Sud, en Italie… Il en a vu du pays !!! Mais il ne nous racontait rien, à la maison. Car il revenait chaque fois, entre deux campagnes, pour faire un enfant à ma mère.

Dès les premières mesures d’Ibéria, la foule applaudit. Dans la foule, beaucoup de gens venus d’Espagne, car Bab El Oued est leur quartier.

Par mimétisme, du haut de son balcon, ma Grand-mère, bon public, applaudit aussi.

Je lève les yeux au ciel. C’est une belle nuit étoilée, avec un peu de patience, on peut apercevoir, de temps à autres, une « étoile filante » qui tire un trait entre deux constellations. Une légère brise nous gratifie des quelques effluves de jasmin qui remontent des plantations du square.

– « Mon père a participé aux côtés de Garibaldi, au retour sur son trône, de Victor-Emmanuel…. L’ingratitude de ce roi le blessait. Les Garibaldiens ont été ensuite, persécutés. Le Roi craignait, sans doute que Garibaldi lui dise « qui t’a fait Roi ??? ».

– Mais tu ne m’avais pas dit, Grand-mère, que ton père était avant tout un Républicain ???

Silence embarassé de ma grand-mère. J’en profite pour me concentrer pendant quelques instants sur le concert: l’orchestre vient d’enchaîner sur une autre pièce d’Albeniz, Granados.

– » …Mon père était aussi un patriote italien. Déçu, il était revenu dans sa famille, et avait repris son travail dans l’échope de cordonnier qu’il tenait dans le quartier de la Marine à Sorente. »

Granados, petit chef-d’oeuvre de musique espagnole, m’entraîne par le rêve en Andalousie. J’avais un livre d’images qui montrait de belles andalouses, vêtues de robes ajustées à leur taille fine, et qui dansaient le flamenco….

– « Un soir, alors que la famille était réunie autour de la table, on frappe de grands coups à la porte de la maison. Ce sont les carabiniers qui viennent cueillir mon père. «

Je dresse l’oreille.

« – Que lui voulaient-ils ??? L’emprisonner ??? Pourquoi ??? On n’emprisonne pas un « patriote » ??? »

– »Tu sais, fils, c’est de la politique tout ça… On est un « patriote » pour les uns et un danger pour les autres. De toute manière, il savait que cela devait arriver: il avait un baluchon tout prêt. Il embrasse ma mère et saute par une fenêtre de derrière, et par les toits, il s’enfuit en direction du port. »

Plus tard, j’imaginerai mon arrière grand-père, comme le « Hussard sur le toît » de Giono, à l’époque où je me nourrissais des auteurs provençaux. Giono et Pagnol me transportaient dans un monde de garrigues, aux odeurs de romarin et de lavande, où des personnages de caractère, un peu rebelles, mais généreux, affrontaient parfois les gendarmes….

Je n’écoute plus Albeniz. Je veux savoir la suite.

« – Et alors ??? Comment s’en est-il tiré ??? Comment a-t-il échappé aux carabiniers ????

( à suivre ).

0.000000 0.000000 Soir d’été ( suite ).

Publié le11 octobre 2012by berdepas

 – « Mon père s’est enfui en direction du port – où il avait beaucoup d’amis marins issus comme lui du petit peuple de Sorrente -, en passant par les toits, et de toiture en toiture il est arrivé au bout de la rue.

Toujours poursuivi par les carabiniers, il arrive en vue du môle d’embarquement, juste au moment où une balancelle appareillait. Les marins de Sorente, qui sont tous plus ou moins contrebandiers, n’aiment pas les carabiniers: ils se rapprochent du quai et mon père a juste le temps de sauter sur le bateau, pendant que les carabiniers restés sur le quai hurlent l’ordre aux marins de revenir, et tirent quelques coups d’escopette en l’air, pour les intimider….

Trop tard. Le bateau a hissé sa voile et file déjà vers le large. »

Ma grand-mère raconte tout cela, d’un trait, comme si à travers son récit, elle revivait cet épisode rocambolesque. Je la revois encore: ses grands yeux bleus brillent dans l’obscurité, et elle écrase une larme. Car chaque fois que ma grand-mère évoque son père, elle écrase une larme.

Je suis ému à mon tour, Et je ne m’aperçois pas de la fin du concert que la foule applaudit avant de se disperser en petits groupes poursuivis par les marchands de cacahuètes qui essaient de vendre leurs derniers cornets…

Un à un les lampadaires qui illuminent le square s’éteignent et alors que l’obscurité nous enveloppe, je lève une fois encore les yeux au ciel pour admirer la nuit étoilée.

– Tu ne m’avais jamais raconté tout ça, Grand-mère.

– Fils, c’est parce que j’ai toujours un peu peur de t’ennuyer avec mes histoires.

Je reçois le message comme « une pierre dans mon jardin ». Mais ce soir, j’ai envie d’en savoir plus, car mon arrière grand-père m’apparait déjà comme un héros de roman.

– « Alors, une fois sur le bateau que s’est-il passé pour ton père ??? »

– » Une fois que le bateau a pris le large, mon père nous racontait qu’il était tellement heureux d’avoir échappé aux Carabiniers, qu’il ne s’est pas soucié de sa destination. Ce n’est qu’en écoutant les conversations de l’équipage qu’il a compris que le bateau avait appareillé pour Alger pour livrer une cargaison de bombonnes de vin italien. »

– » C’est donc par un pur hasard qu’il a mis le pied sur le sol algérien !!! Et que s’est-il passé une fois arrivé à Alger ??? »- Holà !!! C’est une longue histoire. Mais tu as sommeil. Il faut aller se coucher.

Je te raconterai ça une autre fois.

BalancellesBalancelles italiennes, dans le port d’Alger.

0.000000 0.000000 L’Italienne à Alger

Publié le12 octobre 2012by berdepas

 

italienne-a-alger

La suite de l’histoire n’a rien à voir avec l’Opéra Comique de Rossini. Les jours passant, et mes « préoccupations » s’étant déplacées ailleurs, car le mois d’Août est un mois de vacances scolaires, et les jeunes de mon âge n’ont alors qu’un seul souci: les copains, les copines, la plage ou la piscine. J’ai donc quelque peu « oublié »les aventures de mon arrière grand-père.

Ma grand-mère, « l’Italienne » que tout le monde, dans le quartier Nelson, connaissait sous le nom de « Madame Charles », était une « maitresse femme ». Depuis qu’elle s’était séparée de mon grand-père, un Suisse qui appréciait bien trop le vin rosé d’Algérie mais ne supportait pas le climat, et qui était reparti vivre là où il était né, elle avait conservé son nom, BALDENWEG, trop difficile à prononcer pour les commerçants du quartier.

Ma Grand-mèreMa Grand mère.

Le Consul de Suisse à Alger qui connaissait le couple, l’avait prise sous sa protection et, par compassion, lui avait ouvert les portes du Consulat où elle était devenue…la femme de ménage. Elle y est restée quinze ans. Elle était également « femme de ménage »dans quelques foyers de familles suisses argentées.

Ma grand-mère n’a, elle, jamais été « argentée ». Mes parents lui versaient une petite pension censée couvrir mes frais d’hébergement. Et quand mon oncle, sorti de l’Ecole Normale de la Bouzaréah est devenu Instituteur et a commencé à gagner ses premiers émoluments, il a contribué aux revenus de sa mère, ce qui, à l’époque était naturel. Les choses ont bien changé aujourd’hui….

Pour elle, un sou était un sou. Quand elle faisait ses courses, chaque matin, au marché du square Nelson, elle arpentait les étals, interpellée par les Arabes vendeurs de légumes: « par ici Madame Charles, les belles tomates !!! »Et avec chacun d’eux, elle marchandait, avec bonhomie, au sou près, le prix du Kilo de tomate, celui des sardines ( la côtelette du pauvre disait-elle ), et celui de la gousse d’ail .

J’avais un peu honte, à cause du regard amusé des autres « clients », mais je lui emboîtais le pas jusqu’au prochain commerçant, portant son « couffin », et pressé que cette tournée du marché se termine….

Elle a élevé, seule, avec une énergie et un courage que j’admire encore, ses deux enfants: ma mère et mon oncle.

Le frère de ma mère, mon oncle que j’aimais beaucoup, deviendra, après avoir étudié à l’Ecole Normale de la Bouzaréah, un Instituteur renommé à Alger pour ses qualités de pédagogue. Il a écrit de nombreux ouvrages de pédagogie dont l’un figure encore sur les listes d’Amazone, bien qu’il soit introuvable en librairie:

http://www.amazon.fr/Baldenweg-J-M-Castellani-Examen-dentr%C3%A9e/dp/B001D5GTL0

Les curieux trouveront plusieurs fois sa trace sur le site de l’Ecole Volta, dont les anciens élèves ont fait un lieu, fort fréquenté, d’échange de souvenirs d’enfance.

http://alger50.org/cms/index.php?option=com_content&view=category&id=55&Itemid=93

J’y ai choisi cet extrait pour illustrer mon propos:

« Très grosse émotion, ce matin, lorsque recherchant sur le net des recettes culinaires pieds noirs, je suis tombé sur le site des anciens élèves de l’école Volta d’Alger. Quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver 40 ans après nez à nez avec la photo du groupe BALDENWEG, CALUS, OUILLÉ, CASTELLANI etc… En un instant, la boucle était bouclée, l’histoire m’avait rattrapé. Je suis entré à l’école Volta pour la rentrée 1958 et j’ai eu successivement comme instituteurs GODEAU, CAUSSE, RANQUET et BALDENWEG……..

……BALDENWEG était un homme à part dans l’école : il reflétait le calme et la pédagogie. Avec lui, même les élèves ayant peu de moyens sentaient qu’ils allaient réussir. Il se démarquait de ses collègues car il portait une blouse noire et non grise. Je dois ici le remercier car il nous a préparé à une entrée en 6ème au cours d’une année scolaire scolaire particulièrement agitée (1962). C’était un homme élégant, toujours parfaitement coiffé et vêtu….. »

Mon oncle, de la trempe des « hussards de la République » si souvent honorés sur ce blog, a vu passer dans sa classe de préparation à l’entrée en sixième, le gratin des enfants de familles bourgeoises d’Alger. Il a eu entre autres, comme élève les deux frères Attali, et Jacques s’en souvient dans ses mémoires, en rendant hommage à celui qui l’a éveillé aux mathématiques.

Je lui dois d’avoir été un bon élève de Math Elem, et d’avoir passé mon bac sans grande difficulté grâce au coefficient élevé des Mathématiques et de la Philo. Il me consacrait de longues soirées, jusqu’à une heure avancée de la nuit, parfois, pour faire entrer dans ma cervelle, les paradoxes de l’homothétie, les étrangetés de la géométrie dans l’espace, ou les mystères de la table de logarithmes….

Ma grand-mère, dont je découvrirai bien plus tard, à l’occasion de la seule lettre qu’elle m’ait envoyée, – alors que j’étais militaire dans un poste isolé de l’Ouenza -, qu’elle était totalement illettrée, était intransigeante: le travail était pour elle, la seule manière de « s’élever » dans la vie.

Aussi, a-t-elle tenu à faire les sacrifices nécessaires pour que ma mère étudie et obtienne, tout en étant une élève brillante du Conservatoire d’Alger où elle étudiait le piano, son Brevet Supérieur, ce qui, pour l’époque était assez rare pour une femme. J’en conserve précieusement les diplômes.

Les années passées auprès de cette grand-mère ont marqué mon enfance et bien au-delà.

Pour cette femme, qui avait sacrifié sa vie à la réussite de ses enfants, il n’y avait pas d’état d’âme qui compte.

La pauvreté n’était pas, pour elle, une tare. Encore moins une excuse. Elle l’assumait avec une grande dignité.

Combien de fois l’aurai-je entendu me dire, après m’avoir examiné de la tête au pied, avant mon départ au Lycée, pour vérifier que ma tenue était correcte: « on a le droit d’être pauvre, mais on n’a pas le droit d’être sale et encore moins d’être « mal fagoté » !!!! C’était l’époque où je portais jusqu’à l’usure extrême, les pantalons retaillés de mon père…..

Cette femme illettrée, après une journée épuisante de femme de ménage, »vérifiait » mon « cahier de textes », chaque jour lorsque je rentrais du Lycée. Elle se plantait derrière moi, alors que je faisais mes devoirs sur la table de la cuisine, faisant mine de lire ce que j’écrivais et me faisait relire plusieurs fois mes dissertations, sous prétexte qu’elle y avait relevé une faute d’orthographe: et le plus fort, c’est qu’elle avait souvent raison….

Les six années passées auprès de cette grand-mère ont largement contribué à faire de moi l’homme que je suis devenu. Elle m’a imprégné de ses valeurs simples, et m’a transmis une forme de rigueur avec laquelle on ne transige pas, dès lors qu’il s’agit de la famille, d’affronter les difficultés de la vie, et de « faire son travail ».

« Faire son travail » !!! cette expression je l’ai entendue mille fois. » Tu auras ton bol de café au lait ( avec quelques petits beurres LU, les jours « fastes » ), quand tu auras fait ton travail « !!!

Vous vous dites que tout cela nous éloigne de la suite des « aventures » de mon arrière grand-père ???

Pas tant que cela.

Car c’est à l’occasion d’un de mes devoirs de dissertation ( à l’époque on faisait encore des « devoirs à la maison » ) alors que j’avais dû relire à haute voix devant elle ( j’ignorais alors qu’elle savait à peine lire ) un texte où il était question de tirer la leçon de la fable du « Savetier et du Financier » du grand La Fontaine, qu’au détour d’un commentaire sur la morale de cette fable, j’aborde la question.

Je m’étais rendu compte, à plusieurs reprises, que ma grand-mère n’était pas très à l’aise avec ce sujet.

Ce jour-là, j’ai réussi à lui extirper quelques confidences, sur le destin de son « savetier » de père…..

0.000000 0.000000 Alger la Blanche.

Publié le13 octobre 2012by berdepas

Vicenzo ( nous l’appellerons Vincent désormais ), est allongé, à même le pont, à la poupe du bateau tout près de celui qui tient la barre. Il se tait pour contenir sa fureur.

Il vient d’échanger quelques mots avec le « Capitaine », qu’il a essayé de convaincre de faire un petit détour et de le déposer sur une des îles italiennes : la Sicile ou Caprera . Caprera, surtout, qui est le dernier refuge de Garibaldi, après la déroute des « Mille ».

Mais, « seul maître à bord après Dieu » le Capitaine s’y refuse. Il doit de toute force atteindre Alger dans le courant de la nuit prochaine, pour embarquer une cargaison de peaux destinées au port de Gênes.

Balancelle en mer

Le bateau qui a navigué toute la nuit, sous une brise légère, suit sa route vers Alger. Pendant la nuit, les quatre marins, qui, la veille, avaient ouvert une bonbonne et s’étaient endormis complètement avinés au point que Vincent a dû aller s’allonger à l’autre extrémité du bateau pour échapper à leurs ronflements, s’affairent parmi les cordages, ajustent la drisse de grand voile, et vérifient l’amarrage des bonbonnes pour éviter qu’à chaque bourrasque, la gite du bateau ne les déplace.

De temps à autres, quelques dauphins curieux, s’approchent de la coque du petit navire, et font »un bout de chemin » avec lui avant de disparaître.

Vincent, tout en ruminant sa colère, se demande maintenant vers quels horizons, vers quelles aventures, il est embarqué. Pour échapper à l’angoisse de l’incertitude, il laisse son esprit divaguer. Il se souvient des batailles auxquelles il a participé aux côtés de Garibaldi, dont il était devenu à la fois l’homme de confiance et l’homme de main.

Il revoit ses jeunes années, en Uruguay. En avril 1843, de retour à Montevideo alors qu’Oribe en fait le siège jusqu’en 1851, Garibaldi organise et prend la tête d’un groupe de volontaires appelé la Legión Italiana qui se met au service du gouvernement de Montevideo. Vincent en fait partie.Une grande partie de ces volontaires est d’origine étrangère, principalement française. Avec eux il a appris quelques mots de Français qui lui seront bien utiles, lorsqu’il débarquera.

La légion italienne, que Garibaldi forme, endosse la chemise rouge, dont on dit qu’il était, à l’origine le vêtement des ouvriers des abattoirs argentins. Cette chemise rouge est un élément symbolique du mythe garibaldien. Il en a conservé plusieurs qu’il trimbale avec son baluchon.

Ma grand-mère me parlait toujours des « chemises rouges » de son père, sans en connaître la signification symbolique.

Il se revoit, toujours aux côtés de son mentor, à Marseille où il débarque, car Garibaldi, profondément francophile, vient se mettre au service de la France, après la défaite de Sedan pour en chasser les Prussiens. On attribue à Garibaldi cette phrase symbolique qui manifeste son soutien indéfectible à la France républicaine :

 « Je viens donner à la France ce qui reste de moi. La France est une patrie que j’aime », « J’étais trop malheureux quand je pensais que les républicains luttaient sans moi ».

( D’après Alexandre Dumas qui était très lié à Garibaldi ).

C’est au cours de cette campagne qu’il sera blessé, assez gravement, cette fois, pour regagner l’Italie et se faire soigner par sa femme, toujours là, fidèle à l’attendre. Jusqu’à sa mort, Vincent sera follement aimé, malgré ses « écarts », par Alphonsine qui le considère comme « son » héros, et qu’il a « connue », selon l’expression de ma grand-mère, à dix-sept ans….

Ce que mon arrière-grand-père ignore, pendant cette longue rêverie, c’est que, Garibaldi qu’il perd de vue après sa blessure, poursuit son incroyable destin d’aventurier. Ce francophile est adoré, en France par les Républicains. Il se fera même élire Député français, en même temps que Gambetta et Victor Hugo. Et Député de quoi ???? Je le donne en mille au lecteur qui pourra le deviner !!!

Il sera élu Député d’Algérie, en 1871 !!! Très vite invalidé car n’étant pas de nationalité française.

Toujours est-il que cela, ajouté au fait qu’ayant fréquenté pendant si longtemps Garibaldi qui était un Franc Maçon de haut Grade, Vincent a été « initié », et cela lui sera bien utile lorsque arrivant seul, en terre inconnue, il essaiera de s’établir à Alger.

Emporté dans ses rêves Vincent s’est endormi. Pendant le sommeil le temps passe plus vite.

Le vent s’était levé et soufflait en bourrasques qui donnait au navire une accélération aux limites de sa capacité de gite, lui permettant de rattraper un peu le retard pris dans la nuit.

Et c’est ainsi, qu’alors que le soleil se lève à peine sur l’horizon, le navire arrive en vue d’Alger la Blanche. Vincent se rend à la proue du navire pour admirer le spectacle de cette baie, (l’une des plus belles que j’aie connues au monde). Il emplit ses poumons de l’air chargé d’embruns. Un air nouveau pour lui, si j’ose dire: l’air de l’Afrique.

Alger

Dans deux heures, il débarquera, sans savoir que c’est sur cette terre qu’il terminera ses jours, après avoir vécu bien d’autres aventures et bien d’autres tourments….

0.000000 0.000000  Le savetier et le financier.

Publié le13 octobre 2012by berdepas

La balancelle s’approche lentement du quai. Les marins abattent la grand voile et l’un d’eux jette un cordage à terre, immédiatement saisi par un Arabe qui, prestement, va l’amarrer à une butte, pendant que deux autres marins obéissant aux ordres du Capitaine à la barre, s’efforcent de maîtriser l’erre du bateau à l’aide de leurs avirons. L’un d’eux saute alors à terre un cordage à la main, amarre l’arrière du bateau au quai.

Le jour se lève à peine. Mais déjà, règne sur le port une intense activité. Des petits groupes d’Arabes organisés en porte-faix sont à la recherche d’une cargaison à charger sur un bateau en partance, ou à décharger.

Vincent saute à terre avec son baluchon. Il remercie le Capitaine en lui demandant de lui pardonner son mouvement d’humeur de la veille. Une accolade énergique témoigne de l’absence de rancune du Capitaine qui lui souhaite « bon vent »….

Au moment où il s’éloigne du bateau, Vincent croise un personnage qu’il retrouvera dans quelques jours. Mais à cet instant, il l’ignore: c’est un négociant en peaux qui vient prendre contact avec le Capitaine qui doit réceptionner un chargement destiné à Gênes, en Italie. Il se nomme Lucien Ayache. Il deviendra plus tard son grand ami.

***

Le jeudi, je n’ai pas classe. Le matin, je vais à l’entrainement à l’autre bout de la ville, au Stade Municipal. Je jouais alors au Football, dans l’équipe Junior du Racing Universitaire Algérois. L’entraineur, Lucien Jasseron qui fut un grand joueur au RUA de la grande époque et des frères Couard, nous mène la vie dure. Mais je retrouve là de bons copains dont certains sont des élèves du Lycée Bugeaud, et de Ben Aknoun, mon ancien pensionnat.

Puis je vais déjeuner en famille, chez mes parents, à Belcourt, un quartier populaire où se mélangent toutes les « races ». Français, Italiens, Espagnols, Maltais, Arabes vivaient ensemble, en bonne intelligence, mais en cultivant leurs différences. Mes origines familiales font que je suis à l’aise dans tous les milieux….

Devant l’immeuble de mes parents, au 4 du Boulevard Villaret Joyeuse, il y a un garage et juste derrière, un petit « terrain vague », où je retrouve mes copains du quartier.

Mes parents habitaient au 2 ème étage de l'immeuble jaune que l'on aperçoit.

Mes parents habitaient au 2 ème étage de l’immeuble jaune que l’on aperçoit.

La plupart d’entre eux ont abandonné leurs études, faute d’assiduité, et parfois, faute d’encouragements de leurs parents, eux-mêmes peu instruits, et résignés à vivre dans leur condition d’ouvriers. Et la plupart d’entre eux sont devenus ouvriers à « l’Arsenal », une fabrique d’armement de Belcourt, ou à « l’Usine à Gaz »….

Dans cette petite impasse, se jouent des parties de foot interminables. Souvent, ce sont »les Arabes contre les Français » !!!Faute de ballon, nous jouons le plus souvent avec une balle de tennis, ce qui exige de vraies prouesses techniques pour maîtriser cette petite balle qui saute, de manière imprévisible sur les petits cailloux.

J’ai un copain, Slimane, un virtuose du dribble, qui fera plus tard une grande carrière de footballeur au Mouloudia, le club des « musulmans ». Entre nous, nous parlons un mélange de français, d’arabe, ponctué de grossièretés en italien ou en espagnol. C’est avec des copains comme lui que j’ai appris les rudiments du dialecte algérien….

Puis, après avoir embrassé ma mère, mes frères et ma petite soeur, je retourne à Bab El Oued, chez ma grand mère, en empruntant le tramway qui va du Ruisseau à la place du Gouvernement, surnommée par les Arabes »Place d’El Haoud » ( Place du Cheval, à cause de la statue équestre du Duc d’Orléans, l’ auteur de la « Prise de la Smallah d’Abdelkader » ).

Ma grand-mère m’attend. Elle guette mon arrivée du haut de son balcon.

Elle m’interroge sur la santé de la famille, puis elle me prépare un bon café au lait, bien chaud, accompagné d’une tartine de pain à l’huile d’olive, sur laquelle elle a frotté une tomate. Mon régal.

Ce jour-là, un jour d’Octobre, Alger connait un temps idéal, une sorte d’été indien, et ma grand-mère a sorti sa petite table de la cuisine sur le balcon, sous la protection d’un « toldo », une toile destinée à protéger des rayons du soleil, encore assez chaud en cette fin d’après-midi.

Nous sommes assis, ma grand mère et moi, face à face, de chaque côté de cette petite table. Je savoure mon café au lait encore trop chaud pour être avalé d’un trait.

Ma grand-mère me regarde avec affection. Je suis heureux.

Il n’y a pas un nuage sur la colline de Notre-Dame d’Afrique. J’ai envie de paresser un peu et de savourer ce moment. Mais ma grand-mère veille.

« – Tu as des devoirs pour demain ??? »

– » Juste un commentaire à préparer sur une Fable de La Fontaine »

– » Alors vas chercher ton livre !!! ».

Sans renâcler, je vais chercher mon livre. La Fable à commenter, c’est celle du « Savetier et du Financier ». Le thème de la discussion que nous devons avoir en classe, c’est: « la fortune est-elle nécessaire ou suffisante au bonheur des Hommes »??? Vaste sujet qui ne m’inspire pas tellement….

Mais j’ai ma petite idée sur la manière d’échapper à ce pensum.

J’entame la lecture à haute voix, sous l’oeil attentif de ma grand-mère:

Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir ;
C’était merveilles de le voir,
Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
Plus content qu’aucun des sept sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,
Chantait peu, dormait moins encor ;
C’était un homme de finance.

Je sens que le moment est favorable, et après un court silence, j’attaque:

– »Grand-mère, ton père était savetier me semble-t-il ??? Tu m’as dit qu’il adorait chanter ??? mais tu ne m’as jamais rien dit d’autre sur lui. Pourquoi ??? »

– »Fils, quand je te raconte mes vieilles histoires tu ne m’écoutes pas !!! »

– »Et bien, ce soir, j’ai envie de t’écouter !!!

Képis, Bottes de cuir…et Chapeaux-melon.

Publié le14 octobre 2012by berdepas

ispahisspahis

( Suite du « Savetier et du Financier )

Manifestement embarrassée par mes questions, grand-mère se lève, ajuste son tablier, et va chercher, dans la cuisine, un petit arrosoir avec lequel, pour se donner une contenance, elle commence à arroser les géraniums rouges qui ornent son balcon.

Puis, elle pose l’arrosoir et me regardant droit dans les yeux, me dit, en écrasant une larme« je ne t’ai jamais parlé de cela, fils, parce que c’est un sujet difficile, pour moi ».

Je comprends alors que la suite de l’histoire de mon arrière grand-père recèle une blessure dans la mémoire de ma grand-mère.

Non sans peine, elle me raconte, alors, ceci :

– « Lorsque mon père débarque à Alger, c’est un bel homme, vigoureux, plein de courage qui envisage de rentrer en Italie, dès qu’il sera en possession de quelque argent, car il a hâte de retrouver son Alphonsine, ma mère, qui a passé sa vie à l’attendre patiemment .

S’éloignant du quai, il ne sait pas où aller et faire ses premiers pas sur cette terre inconnue.

A tout hasard, il se rend dans un petit bar, du quartier de la Marine, qui deviendra par la suite « son quartier général »pour y boire un café.

Il y rencontre Lucien Ayache, le négociant en peau qu’il avait croisé, une heure avant, sans le connaître, à sa descente du bateau. Ayache, qui l’a reconnu, l’observe avec intérêt et l’apostrophe depuis l’autre extrémité du comptoir en lui proposant un verre. Ce négociant en cuirs et peaux appartient à une famille aisée de commerçants juifs d’Alger. Son beau-frère, Gilbert Tubiana, possède plusieurs magasins de chaussures.

Les verres de rosé se suivent et les deux hommes sympathisent. Mon père lui raconte ses mésaventures et comment il a dû gagner Alger pour fuir ls Carabiniers. Il explique qu’il est aussi bottier, et qu’il souhaiterait trouver un travail qui lui permette de gagner un peu d’argent pour payer le voyage de retour dans son pays.

Ayache, qui est un homme au grand cœur, le fait embaucher par son beau-frère, pour réparer des bottes de militaires clients de ses magasins. Très vite le beau-frère, Tubiana, constate, avec l’œil d’un professionnel, que mon père est un excellent bottier et qu’il peut faire mieux que réparer de vieilles bottes. Il le met en contact avec un de ses proches, David Bensoussan, qui est prêteur sur gages, qui avec la caution d’Ayache, lui avance les fonds nécessaires pour ouvrir une échoppe. »

Peu à peu, ma grand-mère a changé de visage. Cette femme dont l’oeil brille toujours a maintenant les yeux pleins de larmes, et j’éprouve un sentiment de révolte, au fur et à mesure du récit:

– »Mais Grand-mère que fait il de sa famille, de sa femme qui l’attend et de ses enfants restés en Italie ??? »

Ma grand-mère détourne son regard, et écrase encore une larme. Je me sens, à mon tour, envahit par l’émotion….

– « Ensuite, fils, tout va très vite . Alger, où les fonctionnaires venus de France, et les Officiers de l’Armée tiennent le haut du pavé et constituent une aristocratie aisée, est une ville en pleine expansion où les affaires vont bien .

Mon père songe de moins en moins à repartir en Italie, car pour lui aussi, les affaires marchent bien, et il prend goût à ce changement de vie.

En moins d’une année, il a acquis la réputation d’un excellent bottier : les officiers, beaucoup de Spahis, viennent se faire fabriquer des bottes noires de cavaliers , sur mesure, élégantes et solides. Les femmes d’officiers viennent s’approvisionner en bottes montantes à boutons.

Mon père se lève tous les matins à quatre heures pour être parmi les premiers au marché de la rue de la Lyre, pour y choisir et acheter les plus belles peaux, tannées à façon sur ses prescriptions.

Il écrit à Alphonsine pour lui dire combien il l’aime et lui annonce qu’il pense pouvoir gagner assez d’argent, assez vite, pour revenir riche à Sorrente et retrouver ses enfants.

En Octobre, les journées sont plus courtes, et peu à peu, le soleil se couchant, je sens le vent frais qui balaie le balcon et soulève le « toldo » qui nous abrite. Mais je suis anxieux de connaître la suite de cette histoire que personne ne connaît, dans la famille, sauf peut-être ma mère et mon oncle, mais qui sont toujours restés discrets sur leur grand-père…. »

– »Grand-mère, crois-tu qu’il est sincère quand il lui écrit ces mots ??? »

– » Je n’en sais rien….Toujours est-il que la petite échoppe est devenue trop étroite. Mais vivant à peu de frais, il a déjà remboursé la majeure partie du prêt qu’il avait contracté. Il emprunte à nouveau pour s’installer dans le quartier de la Marine, dans un ancien entrepôt, où il crée un vaste atelier d’une vingtaine de personnes, qu’il organise, en divisant le travail : les ouvriers, en majorité des Arabes, sont divisés en deux équipes : ceux qui sont les plus habiles découpent le dessus de la chaussure, les autres découpent les semelles, et lui-même se charge avec un des fils de son ami Ayache à qui il a appris le métier en très peu de temps, de« monter » la chaussure.

Les affaires marchent de mieux en mieux. Vincent Consiglio, qui s’est créé un excellent réseau de relations parmi les militaires qui connaissent maintenant son « expérience de soldat Garibaldien », et qui sont sensibles à ses sentiments francophiles, possède maintenant une notoriété qui dépasse le quartier de la Marine.

Car grâce a ses relations avec un Général de ses clients, qui appartient à une Loge maçonnique, il est introduit, – déjà « initié »-, chez « les Frères », où il progresse très vite en grade. Ses relations s’élargissent et lui permettent de s’introduire alors, dans le Cercle des Officiers, où ont lieu de nombreuses réceptions.

C’est là qu’il fait la connaissance de la veuve d’un officier qui devient sa maîtresse.

Avec cette jolie femme, qui appartient au « beau monde », il oublie peu à peu Alphonsine, ses enfants, et Sorrente, se laissant entraîner dans le tourbillon de la vie mondaine.

Pendant ce temps, Alphonsine se désespère, car elle assume seule l’éducation de mes frères et sœurs restés auprès d’elle. Elle qui n’avait jamais travaillé jusque là, doit se mettre au service de familles bourgeoises. Elle envoie des appels à son « héros » qui ne donne plus signe de vie. »

Ma grand mère est émue. J’ai envie de la serrer dans mes bras, mais je n’ose pas. Elle poursuit:

– » Jusqu’au jour où…. »

0.000000 0.000000Racines…

Publié le15 octobre 2012by berdepas

Ma grand-mère a sorti son mouchoir. Elle essuie les larmes de son visage. Je m’en veux de lui avoir imposé cette plongée dans des souvenirs qui ont hanté sa jeunesse.

Car si elle aime toujours son père qui chantait si bien » Ô Sole mio », elle adorait sa mère, dont elle s’est occupée jusqu’à sa mort, survenue à 82 ans, ( juste à la veille de ma naissance), dans cette cuisine où je faisais mes devoirs.

Elle m’a souvent décrit sa mère comme une très jolie femme, secrète et silencieuse, dure à la tâche, qui a élevé ses nombreux enfants avec une autorité discrète mais ferme. Les absences répétées de son époux lui conféraient des responsabilités familiales qu’elle assumait, pleinement.

***

Devant le silence de son « héros » d’époux, Alphonsine est envahie par l’inquiétude et une part de doute.

Que lui est-il arrivé ???

Il lui est assez facile de retrouver la trace, sur le petit port de Sorrente, du marinier qui avait transporté Vincent et qui, deux fois par mois effectue le trajet entre Sorrente et Alger, pour y livrer sa cargaison . Le marin lui confirme que Vincent qu’il revoit à chacune de ses escales à Alger, au petit Bar de la Marine, devenu son « quartier général », est bien vivant et que ses affaires sont prospères.

Pourquoi Vincent n’est-il pas revenu, comme il l’avait promis, dés qu’il aurait un peu d’argent ???

En femme courageuse, elle décide d’en avoir le coeur net. Elle négocie avec le marinier, le prix de son passage. Le marin lui fait un bon prix pour elle et ses cinq plus jeunes enfants. A l’occasion de la rotation suivante, elle embarque pour l’Algérie, terre inconnue, sans penser un seul instant qu’elle y prendrait racine, avec ses enfants et un maigre bagage, prête à affronter l’incertain….

La balancelle accoste au port d’Alger, au petit matin, comme à chaque fois.

Alphonsine débarque avec ses enfants. Un marin l’aide à porter son bagage qui contient ce qu’elle avait de précieux, c’est à dire pas grand chose, et lui propose de l’accompagner jusqu’à l’atelier de Vincent. Celui ci, debout chaque matin à quatre heures, est déjà au travail, avant l’arrivée de ses ouvriers.

Le marin frappe un grand coup dans la porte de l’atelier et s’éclipse, discrètement.

La porte s’ouvre et Vincent apparaît, tel qu’Alphonsine l’imaginait. Toujours aussi beau, la barbe bien taillée, élégant dans sa tenue de travail. Alphonsine est toujours aussi belle, malgré les fatigues du voyage.

Elle a onze ans de moins que lui. Sur les photos jaunies que j’ai pu voir elle paraît plus jeune encore que les 27 ans de son âge. Elle m’est apparue comme une « femme enfant », blonde avec des yeux clairs et un regard qui dégage l’expression d’une forte personnalité.

Ils tombent dans les bras l’un de l’autre et Vincent, en larmes murmure « pardon, pardon, pardon »….

Alphonsine ne dira rien. Silencieusement, elle reprend sa place. Toute sa place.

Nul ne sait comment Vincent a pu se défaire de sa liaison avec la jolie veuve de l’Officier.

Cette histoire faisait partie des « tabous » de la famille. Personne n’osait jamais en parler. Ma mère qui quelques fois évoquait le souvenir de sa grand mère ne parlait que très peu de son grand père….

Ce que j’ai retenu de ce que ma grand-mère a pu me dire, c’est que, un an après naissait son frère Daniel, mort accidentellement à 14 ans.

Et deux ans après naissait ma grand-mère » l’AN mil huit cent quatre vingt six, le 3 Avril à six heures du soir, à Alger, Rue Renaud, au domicile de ses père et mère, fille légitime du sieur Vincenzo Consiglio, agé de quarante six ans cordonnier, et de Russo Alphonsine, sa femme âgée de trente cinq ans, laquelle a reçu le prénom de Catherine, sur la réquisition et la présentation à nous faite du père de l’enfant….. » ainsi qu’en témoigne l’extrait de naissance que je possède.

Extrait Naissance Catherine

Paix à son âme.

0.000000 0.000000 Les oreillettes et les « rollets »…

Publié le17 octobre 2012by berdepas

Oreillettes

Ma grand-mère paternelle est morte prématurément, en 1946, d’un cancer: elle avait 56 ans. J’avais donc 13 ans. J’ai encore des souvenirs assez précis des moments passés auprès d’elle.

Depuis Octobre 1944, je suis interne au Lycée de Ben Aknoun. C’est mon oncle, l’Instituteur, qui suivait mes études de près et qui avait « l’oreille » de mes parents, et qui avait insisté auprès d’eux pour que j’entre à l’internat: il considérait que si j’étais resté chez mes parents, qui habitaient alors le quartier populaire de Belcourt, je risquais d’être détourné de mes études par « les mauvaises fréquentations », les « copains » de la rue, plus motivés par le foot que par les études, et qui avaient alors ( déjà ) une réputation de voyous…..

Reçu au « Concours des Bourses », je suis donc « boursier »et dispensé de l’examen d’entrée en sixième.

Je rentre dans ma famille tous les Samedis soirs, pour regagner le Lycée soit le Dimanche soir, soit le Lundi matin, à condition de ne pas rater le trolleybus qui part à 7heures de la Place du Gouvernement, et où se retrouvent, nombreux, des élèves qui se rendent au Lycée.

Ce trajet en trolleybus, respecte un rituel: nous nous arrêtons à El Biar, devant une brasserie réputée, où nous prenons un dernier bol de café au lait, avant le terminus qui signifiait pour nous la fin (provisoire) du chemin de la liberté.

Puis nous prenons le bus suivant, surchargé, car c’est le dernier. Le contrôleur, un Arabe sympathique surveille « l’embarquement »en hurlant « Avancez sur l’avant, avancez sur l’avant ». Lorsqu’il juge qu’il a fait le plein de passagers, il actionne le système pneumatique de fermeture des portes.

Un jour où le trop plein empêchait les portes de se fermer, il hurle:

– »les derniers, là-bas, descendez !!!! descendez tous !!!!

Un Lycéen espiègle répond, allusion au cours d’Histoire de France que nous avons tous en mémoire: « nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes !!! »

Réponse du contrôleur: « Qui c’est çui-là qui a dit ça ???? En choeur, les gamins que nous sommes répliquent: » c’est Mirabeau !!! ». » Et bien Mirabeau dehors !!! Vous entendez, Mirabeau dehors, j’ai dit !!! ».

Mais c’est un brave type. Il sait que c’est le dernier bus avant midi et il ne laissera personne « sur le carreau ». On se serre un peu plus dans le bus et finalement tous peuvent y pénétrer, serrés comme dans une boîte de sardines.

Pendant les périodes de vacances scolaires, je partage mon temps entre « les copains » du quartier, les virées dans le bled avec mon père, ou une visite chez l’une ou l’autre de mes grands mères.

Le jeudi est souvent consacré à une visite à ma grand-mère paternelle, que j’appelle « Mémé » et qui habite à deux pas de chez mes parents.

Dès que j’entre chez elle, je suis heureux de retrouver l’odeur d’ail et de poivrons frits qui flotte toujours dans sa petite cuisine.

Elle me prépare un bol de café au lait, accompagné de ces friandises qu’elle adore confectionner, car ce faisant elle se souvient de sa mère espagnole, – ou plus exactement Valencienne -, qui lui avait appris à faire des « rollets » ( prononcez rolliettes » ), des « oreillettes », et des « pets de nones ». Elle me répète souvent: « ce que tu manges là, c’est ce que ma mère faisait quand j’étais petite, dès qu’elle avait un peu de sous pour acheter la farine, le sucre et les oeufs ».

Assise en face de moi, de l’autre côté de sa petite table de cuisine, elle me regarde m’empiffrer de ces friandises qu’elle me présente dans une petite corbeille en osier, enveloppées d’un torchon blanc.

Plus tard, les « rolliets », ces anneaux de farine sucrés au fort goût d’anis, que je retrouverai en Espagne dans certaines boulangeries, évoqueront pour moi, comme « la madeleine » pour Proust, de précieux souvenirs d’enfance.

rollets

Elle me répète, « mange mon fils, mange !!! J’en referai encore ». Elle ajoute, parfois: « quand j’étais petite, ma mère en faisait des paniers entiers, mais je n’avais le droit que d’en manger une ou deux !!! ».

« – Ah bon ??? Pourquoi Mémé ??

« – Parce que nous étions très pauvres. » En tournant la tête vers un portrait de vieille femme au regard sombre, habillée tout de noir pendu dans le couloir, elle ajoute « j’ai souvent entendu ma grand mère me dire: » quand j’étais petite, et quand, chez nous, nous avions « l’ombre d’un boquéron (un anchois) sur une tranche de pain et deux olives, nous étions heureux » !!!

Contrairement à mon autre grand-mère, cette femme avait, dans sa manière d’exprimer son affection, une retenue, une pudeur, presque une distance qu’accentuait son port de tête altier, ce fier port de tête que l’on retrouve dans les attitudes des danseuses de flamenco, et qui vous donne l’impression d’être toisé.

Sa concession à la coquetterie, c’était une fleur blanche quelle fixait parfois dans ses cheveux, ainsi qu’une collerette de dentelle blanche tricotée à l’aiguille par sa soeur. Sinon, elle était toujours vêtue de noir, depuis que mon grand père était décédé.

Ma mère, ma Grand-mère espagnole, mon second frère et moi....

Ma mère, ma Grand-mère espagnole, mon second frère et moi….

Ce Maltais s’était engagé à 20 ans en 1915, dans l’armée française pour devenir français, et était revenu gazé: ceux qui l’ont connu, dans la famille, se souviennent de ses quintes de toux impressionnantes. Ma grand-mère avait une expression pour qualifier cela: « ton grand-père est parti jeune et plein de vie, il me l’ont rendu vieilli et « poitrinaire »…. ».

J’étais donc trop jeune pour avoir connu ce grand-père, mort, lui aussi, prématurément.

Quelquefois, ma grand-mère qui savourait ces moments que je passais avec elle, car ils ouvraient une parenthèse dans sa solitude, me parlait de ses parents, et me montrait deux ou trois photos, -toujours les mêmes – totalement jaunies par le temps.

Dans son discours, revenaient, de temps à autres des mots que je ne comprenais pas. Quand elle ne connaissait pas le mot français pour désigner quelque chose, elle utilisait le mot Valencien. Je lui disais: « Mémé, tu parles l’Espagnol ??? ». « Non, mon fils, me répondait-elle, je parle Valencien » !!!! Je ne comprendrai la nuance que beaucoup plus tard…..

De temps à autres, elle me disait: « Mon fils, quand tu seras grand, quand tu gagneras beaucoup de sous, promets moi de m’emmener en Espagne. »

Aujourd’hui, chaque fois que je me rends dans le petit village de Jalon, je pense à elle. Je l’imagine à côté de moi, en quête de repaires pour reconstituer ses souvenirs d’enfant.

Elle traversait des moments de nostalgie pour ce pays qu’elle avait quitté, enfant. Ses parents, tous deux ouvriers agricoles avaient dû fuir la misère, une année où la sécheresse avait ruiné toute une région qui va de Dénia à Altéa.

Mes arrières grand-parents appartenaient tous deux à cette région de l’Espagne où je vis aujourd’hui, dont la géographie, le climat, la végétation ressemblent tant à ceux de l’Algérie. Ici, au bord de cette Méditerranée qui m’a vu naître, j’ai parfois l’impression d’avoir repris racine, comme si j’obéissais à une loi obscure de la nature….

Elle m’a raconté, un jour, qu’elle avait quitté l’Espagne à l’âge de six ans. Son père et sa mère ne trouvant plus de travail, et n’ayant même plus de quoi  faire bouillir la marmite , avaient entendu dire qu’en Algérie, il y avait du travail pour ceux qui connaissaient la culture et la taille de la vigne, des oliviers et des orangers. C’était précisément ce qu’ils savaient faire.

Ils ont embarqué au petit port de Denia, un soir. Chacun d’eux avait en mains, deux « couffins » dans lesquels se trouvait toute leur fortune, et ma grand-mère serrait très fort contre elle une vieille poupée en chiffons que sa grand-mère lui avait confectionné.

La seule chose dont cette « Mémé gâteau »se souvenait, c’est que le bateau, une fois sorti du port avait mis ses voiles « comme ça », accompagnant ses paroles d’un geste que j’interprète aujourd’hui: le bateau s’était mis au »vent arrière ». Elle s’est endormie.

Elle se souvient de l’arrivée dans la baie d’Alger, mais qui ne se souvient pas d’avoir été émerveillé par cette baie superbe.

J’ai vaguement souvenir qu’elle racontait qu’en arrivant à Alger, ils avaient assez vite trouvé du travail dans une banlieue proche d’Alger aujourd’hui urbanisée, mais qui était alors une zone de maraîchage où s’était établie une communauté de Maltais. Il semblerait que c’est là, en grandissant que ma grand-mère a rencontré mon Maltais de grand-père….

On comprendra, à travers ce récit et les récits qui l’ont précédé, que mes ancêtres en s’arrachant à leur terre natale, et en gagnant l’Algérie, n’avaient nullement l’intention de « coloniser » ce pays.

De deux côtés de ma famille, ils y ont laissé beaucoup de sueur sans y faire fortune. A leur arrivée « là-bas », leur condition n’était guère différente de celle du peuple des Arabes aux quels ils se sont mêlés rapidement, puis, tout au long de leur vie.

Mais le moteur de leur existence a été alimenté par une volonté puissante de sortir de la misère, par le travail. Rien que par le travail.

L’Algérie d’alors ouvrait ses bras à ceux qui ne craignaient pas de mouiller leur chemise, en défrichant une terre restée longtemps vierge, et jamais retournée par ses occupants qui vivaient principalement de cueillette, d’élevage, de commerce…ou de rapines.

Venus des quatre coins de la Méditerranée, mes ancêtres ont moins souffert du dépaysement que les Français d’origine, qui venaient d’Alsace, de Bretagne, ou même de Provence.

Il n’est pas difficile de comprendre la passion que je leur dois, pour cette Méditerranée dont les eaux si bleues, coulent dans mes veines.

C’est de là que je viens, et c’est là que je retournerai.

0.000000 0.000000La Guerre, la peur, la mort.

Publié le17 octobre 2012by berdepas

iDébarquementDébarquementPAUL HANNAUX (1899-1954) :ALGER, DÉBARQUEMENT AMÉRICAIN

Cela se passe le 8 Novembre 1942, au petit matin. Je ne peux pas me tromper sur la date, car les évènements de la nuit précédente sont gravés dans ma mémoire.

Dans la nuit du 7 au 8 Novembre 1942, Alger est réveillée par un tonnerre de détonations. Par moment, des explosions sourdes font trembler les murs de l’appartement où nous habitons alors, au 10 de la Rue Duc de Cars, sur les hauts de la ville.

Je me lève terrorisé, pour me réfugier dans la chambre de mes parents, qui sont déjà debout pour essayer, du balcon, de comprendre ce qui se passe. Dans l’immeuble, d’autres personnes sont également sur leur balcon, certaines en pyjama, d’autres enveloppées dans une couverture. Mes parents échangent quelques mots avec leurs voisins. Tout le monde est inquiet.

Jusqu’ici Alger avait été épargnée par le vacarme de la guerre et des bombardements. D’où notre surprise.

Mon père se précipite sur le vieux poste radio, pour tenter de comprendre la situation. Il revient très vite sur le balcon et annonce aux voisins: c’est le débarquement des Américains. Des avions sillonnent le ciel poursuivis par les explosions des tirs de DCA.

Mon père me dit: « vas t’habiller, vite… »!!!. Le jour se lève et nous remontons la Rue Duc des Cars, jusqu’à une petite place d’où partent des escaliers qui descendent jusqu’à la Rue Michelet, à la Hauteur des « Facultés ». De cette place, à travers cette trouée, nous avons une vue panoramique de la Baie d’Alger, et le spectacle qui s’offre à nous est hallucinant.

Débarquement Alger photo

La baie d’Alger est noire de navires de guerre, au dessus desquels flottent en l’air, des espèces de ballons dirigeables que plus tard nous nommerons « des saucisses », destinées à les protéger des attaques aériennes. Partout crépitent les tirs de mitrailleuses et les explosions.

J’ai neuf ans, et j’ai très peur. La Guerre, je ne sais pas encore ce que c’est. En 1942, il n’y a pas de télévision dans les foyers, et je ne suis encore jamais allé au cinéma: mon premier film sera pour plus tard, quand j’aurai douze ans: ce sera « Le Dictateur » de Chaplin. Je ne peux donc pas me représenter ce qu’est « la guerre ».

Le ciel est constellé de petit nuages noirs, accompagnés de détonations, qui très vite se dissolvent. Ce sont les obus de la défense aérienne tirés depuis le « Fort l’Empereur ». Une odeur acre se répand. Mon père me prend par la main pour me conduire chez sa mère qui habite près de chez nous: dans son immeuble il y a une cave où nous serons à l’abri.

Pendant que nous redescendons la Rue Duc des Cars, deux voitures chargées de militaires remontent la rue à toute allure. Des voitures comme je n’en avais jamais vu. Ce sont des Jeeps de l’Armée américaine. Leurs occupants nous saluent du geste en faisant un V, l’air triomphant.

Nous arrivons chez ma grand mère qui, emmitouflée dans un grand châle de laine, s’est réfugiée dans le couloir de son minuscule appartement. Mon père me »dépose » là, et repart rejoindre ma mère.

Avec ma grand-mère, que j’appelle Mémé, nous descendons dans la cave éclairée par deux bougies. Quelques instants plus tard, des voisins de ma grand-mère, puis mes parents nous rejoindront.

En attendant, je tremble comme une feuille. Je découvre à neuf ans ce que des millions de petits Français ont vécu avant moi: le vacarme de la guerre, les bombardements, la peur …. Ma grand-mère m’a pris sous sa protection, dans ses bras, et je partage la chaleur de son grand châle de laine, qui nous abrite contre l’humidité de cette cave souterraine.

Je ne sais pas encore que chaque soir pendant des mois, nous nous retrouverons, dans cette cave, car maintenant que les Alliés ont pris pied en Algérie, Alger sera bombardée toutes les nuits par les Junkers allemands ou les avions italiens. Un peu plus tard, mon père nous évacuera, « dans le bled », c’est à dire à l’intérieur du pays qui échappe aux raids aériens.

Les longues soirées passées auprès de ma grand-mère paternelle, créent entre nous une proximité et une intimité affectueuse.

J’étais le premier enfant de ce fils unique qu’elle avait élevé seule. Cela me conférait une place particulière dans son coeur.

Espagnole jusqu’au bout des ongles, elle était une catholique fervente.

J’ai encore en mémoire, l’image de son visage déformé par la souffrance, la dernière fois que je l’ai vue, à la veille de sa mort, chez elle, dans son lit. Mon père m’avait amené auprès d’elle, sans doute parce qu’il savait sa fin très proche. Elle m’avait demandé d’une voix faible de m’approcher d’elle. Elle a posé sa main sur mon front et dans un souffle m’a dit: »mon fils donnes-moi le chapelet qui est sur la commode ». Puis elle s’est mise à prier. Je suis sorti de sa chambre sur la pointe des pieds.

Le lendemain, mon père nous annonçait sa mort. Avant sa mise en bierre, il m’a conduit, une dernière fois auprès d’elle. Elle paraissait dormir, le chapelet entre ses doigts. J’ai été pris d’un violent sanglot: c’était la première fois, alors que je n’étais pas encore sorti de l’enfance, que j’étais confronté à la violence de l’image de la mort.

0.000000 0.000000 Les chalutiers.

Publié le19 octobre 2012by berdepas

Chalutiers

Ma grand-mère paternelle, a une soeur, Françoise, plus jeune qu’elle qui avait épousé un maçon espagnol , Vincent Garcia, dont le patronyme indique clairement les origines, mais qui a acquis la nationalité française, car « il a fait la guerre de 14″,- comme on disait alors -, dans les zouaves. Et il en est revenu, sans blessure, et sans séquelles, contrairement à mon grand-père, gazé et mort prématurément, que je n’ai pas connu.

Vincent Garcia, tout en travaillant sur des chantiers de construction, a bâti lui-même sa maison, aux « Deux-Moulins », près de Saint Eugène où je suis né. Il y a consacré tout son temps libre, les longues soirées d’été et les dimanches. D’ailleurs, je l’ai toujours connu une truelle à la main.

Cette maison, très petite, au départ, s’était agrandie au fur et à mesure que la situation du couple s’améliorait. Elle comportait un grand jardin qui s’étageait au flanc d’une petite colline. Elle était à la fois le fruit du travail et la fierté de l’oncle Vincent, qui passait une bonne partie de son temps dans son potager, et aux soins de ses magnifiques rosiers.

Mes parents, qui travaillent tous deux, à cette époque, me confient souvent à ma grand-mère pendant les « grandes vacances ».

Je dois avoir huit ou neuf ans. Avec ma grand-mère nous prenons le tramway qui nous conduit jusqu’au terminus des »Deux-Moulins ». Puis nous terminons notre trajet à pied le long d’un boulevard qui longe la mer, avant d’entamer la montée d’un escalier assez raide, qui, entre deux rangées de maisons habitées par des familles arabes, nous amène au flanc de cette colline où se trouve la maison de la tante Françoise et de l’oncle Vincent, que j’appelle « Grand-père », car il est devenu pour moi, un grand-père de substitution.

Nous sommes accueillis là, avec une chaleur affectueuse. L’oncle Vincent et la tante Françoise, n’ayant pas de petits enfants, je suis un peu le « chouchou » de toute la famille. De plus, la Tante Françoise est ma marraine. Une vraie marraine.

Mes Parents et moi, encore bébé, aux

Mes Parents et moi, encore bébé, aux « Deux-Moulins ». Debout, ma Grand-mère, au centre entourée de sa soeur Françoise et de l’oncle Vincent le bras levé.

Ma grand mère retrouve ici ses marques: pendant qu’elles font de la couture ou de la broderie, elle parle souvent le Valencien, à voix basse, avec sa soeur, une femme de coeur, doublée d’une excellente cuisinière.

Je ne comprends pas le sens de toutes leurs conversations, mais je devine qu’il est question de leurs parents et de leurs souvenirs de jeunesse. C’est en tendant l’oreille que j’apprends que le père de la mère de ma grand-mère s’appelait Matthieu, et que sa mère, Joséphine Reig était d’une famille de pêcheurs de Denia…..

Dans cette chaude ambiance familiale, qui est une caractéristique des familles espagnoles où l’enfant est au coeur de toutes les attentions, j’assiste à la confection de paellas géantes, de chaudrons d’olletas, et surtout de poulet rôti à l’ail, de sardines à la plancha ou en escabèche, de calmars frits, de salades de poivrons grillés.

Tout cela s’est inscrit dans ma mémoire.

Le Dimanche, mes parents nous rejoignent amenant avec eux avec mon autre grand-mère, mon oncle, l’Instituteur Baldenweg (mon parrain), ainsi qu’une tante avec son mari et ses petites filles plus âgées que moi. Et ce sont de grandes tablées joyeuses, où tout le monde parle en même temps et où personne n’écoute vraiment personne. Mais tout le monde a l’air de trouver ça naturel, et cela ne nuit pas à la chaleur de l’ambiance. Bien au contraire.

Réunion de famille aux

Réunion de famille aux « Deux-Moulins ». Bébé, J’étais alors pour la famille, »le nombril du Monde »….

Le soir, à la tombée du jour, de la terrasse de la maison, d’où l’on voit la mer jusqu’à l’horizon, j’assiste au côtés de l’oncle Vincent, – qui de temps à autres me prête ses jumelles -, au retour des chalutiers qui, les uns derrière les autres, entourés d’une nuée d’oiseaux de mer, prennent la direction du port d’Alger.

Le spectacle devient passionnant par gros temps, car les chalutiers s’enfoncent dans la vague, mais ressurgissent à chaque fois, à ma grande surprise. Au loin, j’aperçois les « deux chameaux », deux grands rochers au milieu des eaux, en face de la Pointe Pescade, sur lesquels les vagues viennent se briser.

Ces images sont profondément gravées dans ma mémoire.

Dans la journée, je suis autorisé à aller rejoindre mes petits copains algériens, pour jouer au « gendarme et au voleur », aux billes, à la toupie, aux noyaux, ou au serpent. Le serpent ??? Ce n’est pas, comme on pourrait le craindre, un jeu dangereux.

Il s’agit de tracer à la craie sur le sol, un long ruban, avec des cases qui ont chacune une fonction: prison ou bonus ou retour en arrière. Et la compétition se déroule, à coups de capsules de bouteilles de limonade, que l’on fait avancer d’une pichenette, en évitant les cases « prison »…. Des jeux d’enfants pauvres, des jeux qui ne coûtent pas cher, mais qui nous occupent passablement.

Mes copains s’appellent Saïd et Younès. Ils ont à peu près mon âge. Nous parlons tantôt en Arabe, tantôt en Français. De temps à autres Salim, le frère de Younès se joint à nous: il a sur nous tous un certain ascendant car il est plus âgé que nous et surtout « plus balaise ».

De temps à autres, un de mes copains m’amène chez lui, et sa mère me fait goûter à de délicieuses pâtisseries arabes, arrosées de limonade de la marque « Hamoud Boualem »….Saïd semble fier de me présenter à sa mère, qui refuse obstinément que Saïd vienne chez nous, considérant, sans doute que « ce n’est pas sa place »….

Avec le grand Salim, nous apprenons à confectionner des « tire-boulettes », avec un manche taillé dans des branches d’olivier sélectionnées pour la robustesse du manche et pour leur forme en V. Ce lance-pierres nécessite des lambeaux de vieilles chambres à air de vélo, et un petit morceau de cuir où se loge la pierre, notre projectile. Avec cet engin, nous partons à la chasse aux moineaux dans les sentiers de la colline….mais nous revenons le plus souvent bredouilles.

Au cours des longues soirées d’été, la famille se retrouve après diner sous la véranda recouverte de canisses, et les enfants que nous sommes, écoutent dans l’ombre les conversations sérieuses des adultes, ou les blagues que raconte mon oncle.

Puis ma grand-mère me conduit, à mon grand regret, au lit. Pour me consoler de devoir quitter la compagnie aussi tôt, elle me parle doucement avec son délicieux accent espagnol qui sonne encore aujourd’hui dans mes oreilles….Au bout d’un moment, c’est ma mère qui vient me souhaiter « bonne nuit ».

Rien ne vaut le baiser d’une mère pour s’endormir en paix.

Et le lendemain, tout recommençait. C’était ça, pour moi, le bonheur !!!0.000000 0.000000 

La « diversité ».

Publié le21 octobre 2012by berdepas

La « diversité », cette « tarte à la crème »que l’on nous sert aujourd’hui à toutes les sauces, a fait partie de notre vie familiale, et je puis dire que dès l’enfance j’ai pu en éprouver la richesse…et les limites.

J’appartiens à cette « race »improbable, étrange même, pour celui qui venant d’une France qui, ignorant encore la notion de « multiculturalisme », observait avec une sorte de méfiance, ce « melting pot » qui caractérisait la société algérienne.

Comment ignorer que dans mes veines coule le sang de napolitains, de Suisses allemands, d’espagnols et de maltais ???

L’un des auteurs qui ont le mieux exprimé l’étrangeté de ce petit monde, c’est encore Louis Bertrand, un Académicien de l’époque, dans un vieil ouvrage retrouvé dans ma bibliothèque, intitulé « Le Sang des Races » (Paris. Editions G; Crès.1921. Mais que l’on peut encore trouver chez Amazone.fr ).

Un auteur et un ouvrage classés avec une pointe de mépris, dans la rubrique de la « Littérature Coloniale »….

Cela s’explique: comme on peut le constater dans le titre de l’ouvrage, à cette époque, le mot « race », n’est pas encore considéré comme une grossièreté. Et personne ne songe encore à le faire disparaître des premiers articles de notre Constitution….

Louis Bertrand évoque ces hommes (et ces femmes) qui étaient venus là, après avoir connu le dénuement le plus total, ces gens venus du pourtour de la Méditerranée, à la recherche d’un « el dorado » plus proche que celui des Amériques, et d’un autre destin que celui de la misère. Ils n’avaient que leurs bras pour défricher, assainir, assécher des plaines marécageuses, et ils ont fait pousser des légumes là où ne poussaient que des pierres, ils ont planté de la vigne, des orangers et des oliviers là où il n’y avait que broussailles ou terres de parcours pour les chèvres et les moutons.

Ces hommes partis de rien, qui n’avaient que leur savoir faire de palefrenier ou de cordonnier et leur courage, et ne craignaient pas les dangers de l’aventure, ont bâti des entreprises et affronté des fortunes diverses. Ces gens, vivant de peu, aux moeurs rudes, aux coutumes et au langage colorés, ont fini par se fondre, en moins d’une génération, en un seul peuple qui a pris racine, là même où il avait planté ou ensemencé.

C’était l’époque où une certaine idéologie en vogue enseignait que »la Terre appartient à ceux qui la travaillent »…..

Ce peuple là ne s’est pas plus posé de questions sur la légitimité de son enracinement sur le territoire d’un pays qui n’en était pas encore un, que ne s’en sont posé, ceux qui, à la même époque, en quittant l’Irlande, l’Espagne, le Portugal ou le Sud de l’Italie, s’en sont allés en Argentine, en Australie, au Brésil ou à la conquête de l’Ouest américain…..

Ce peuple, je le retrouve, à travers les récits, et quelques fois, les silences de mes deux grands mères.

Au fil des années elles m’ont fait prendre conscience de cette étrangeté, et m’ont fait admettre que j’en suis issu, alors que l’influence de l’école républicaine, l’apprentissage de l’Histoire de France, les immersions dans la Littérature française faisaient, qu’à l’époque, j’essayais plutôt de m’identifier à un vrai « petit français »qui cherchait à oublier ses origines….

Mais mes grand-mères étaient là pour me rappeler que « nul ne peut savoir où il va s’il ignore d’où il vient »….

Je cite Louis Bertrand: » je découvrais ( à travers ce peuple ) , l’éternel Méditérranéen, avec son goût irréductible pour les odyssées de la Route ou de la Mer, pour la vie en parade et en beauté, pour le labeur harmonieux qui ne brise pas les corps et qui n’avilit pas les âmes, son respect de la famille, du père, de l’enfant, de l’épouse féconde, des rites immémoriaux de la naissance, du mariage, de la mort et de la sépulture, son sens très jaloux de l’indépendance et de la valeur individuelle. »

On comprendra mieux ainsi, la colère et parfois la fureur que j’éprouve lorsque j’entends ou je lis des élucubrations destinées à faire croire que « les Pieds Noirs, c’étaient des Colons »profiteurs, ou à insinuer que leur niveau de vie, ils le devaient à l’exploitation de la sueur des Arabes. Qu’il y en ait eu qui répondent à cette définition, cela n’est pas douteux. Mais sa généralisation s’apparente le plus souvent à une tentative « d’escroquerie intellectuelle », obéissant à d’obscures motivations idéologiques.

D’autant qu’à ma grande stupéfaction, j’ai pu découvrir, par la suite, à l’occasion de notre exil, que pour ceux qui, dans les classes populaires, étaient de simples salariés (l’immense majorité), les salaires et le niveau de vie étaient largement inférieurs à ceux de « la Métropole »…..

Car, dans la classe moyenne », ceux qui, en Algérie, vivaient comme des seigneurs ( c’était notre expression ! ), c’était les fonctionnaires « métropolitains »qui, en « récompense » de leur acceptation d’une mutation en Algérie, bénéficiaient, eux, d’une majoration de leur salaire de 33%, et, entre autres, d’un voyage gratuit en Métropole, tous les deux ans….

C’est tout de même cela qui a permis à ceux de ma génération qui ont pu »faire des études », de bénéficier d’enseignants métropolitains de haute qualité, tant à l’école primaire qu’au Lycée ou à la Fac. Des enseignants que nous enviaient les meilleurs Lycées parisiens, ou qui auraient pu enseigner dans les meilleures Universités de France. Je dois à leur talent de pédagogues, et au sens élevé et rigoureux qu’ils avaient de leur mission, d’avoir acquis une solide formation qui m’a ouvert, dans les brumes de l’exil, et après avoir perdu le peu que j’avais à trente ans, les chemins d’une nouvelle réussite professionnelle.

Je me suis souvent interrogé, par la suite, sur les raisons profondes qui pouvaient motiver ce dédain, et parfois cette rage haineuse souvent rencontrés par la suite, que manifestaient certains de ceux que nous considérions pourtant comme nos compatriotes, à l’égard des Pieds Noirs que nous étions.

Je me suis souvent demandé si ces gens n’étaient pas motivés par une sourde jalousie suscitée par cette exubérance, ce verbe haut, cette joie de vivre, ce bonheur fait de peu, ce goût pour les grandes tablées où se retrouvaient ce petit peuple, dans la lumière du soleil, et dans une bonne humeur tapageuse, autour d’un méchoui, d’un couscous, d’une paella, ou d’une « macaronade », ce petit peuple qui , vu de l’extérieur, ressemblait à un monde bigarré, et cosmopolite.

Tout cela irritait le »métropolitain » qui observait avec un mélange d’ironie, et d’envie, la gaité de ces rassemblements populaires, sous des abris de fortune, le dimanche à la plage, autour d’une oursinade, de quelques « tortillas » ou de « pizzas », arrosés d’anisette et ponctués de monstrueuses rigolades déclanchées par des plaisanteries et une forme d’humour qui lui échappait alors totalement. Des rassemblements dont il se sentait probablement exclu ???

Car s’il se sentait « étranger » à ces gens dont il ne pouvait assimiler l’humour narquois, c’est que cet humour résultait d’une sorte de synthèse subtile entre l’humour spécifique des italiens, celui des espagnols, et des maltais, et celui des Juifs et des arabes…..

C’est probablement une des raisons qui ont fait que de Gaulle nous détestait, car nous ne correspondions pas, pour celui qui avait « une certaine idée de la France », au prototype du Français imaginaire qu’il s’était fabriqué. Pas plus que les Arabes, d’ailleurs, sur lesquels il a émis des jugements détestables, montrant qu’il ne souhaitait pas les intégrer dans la nation française. Je me demande d’ailleurs souvent ce qu’il penserait, aujourd’hui de ce qu’est devenue la France…..Il n’empêche que pour nous, il restera toujours, « La Grande Zohra ».

Ayant grandi dans cet environnement, j’ai, dès l’enfance, été sensible aux « différences » qui caractérisaient les usages, les coutumes, les habitudes culinaires, au sein d’une famille comme la mienne.

Je surprenais, ici ou là, des petites allusions, des remarques plus ou moins ironiques, mais jamais méchantes qui s’échangeaient entre les différentes branches de l’arbre familial. Certes, les Maltais avaient leur petite idée sur les Italiens qui avaient la leur sur les Espagnols, et inversement. Ceux-là mêmes avaient bien quelques préjugés sur les Juifs récemment naturalisés, ou sur les Arabes. Mais cela n’empêchait pas, au quotidien, de vivre en parfaite harmonie.

Personnellement, je me sentais bien, parce que je savais « bien me tenir », dans tous les milieux même si je sentais qu’il y avait des différences de « climat » entre les branches maltaises, italiennes ou espagnoles de la famille. J’avais parmi mes copains, des Arabes et des Juifs que je fréquentais quotidiennement et sur lesquels je ne me posais aucune question, à cette époque.

Dans le même immeuble que ma grand-mère maternelle, qui habitait au dernier étage, face au Square Nelson, à l’entrée de Bab El Oued, habitaient deux familles.

L’une, la famille Ducasse, était originaire de « métropole », comme on disait alors. Monsieur Ducasse était, je crois, le patron de l’Office Météorologique d’Algérie. Un Haut Fonctionnaire, assez distant avec ma grand mère, qui n’était pas de son monde, probablement.

Par contre, son épouse, une femme d’une grande douceur doublée d’ une excellente pianiste me donnait gratuitement des leçons de piano, et je lui dois d’avoir convaincu ma grand mère de m’inscrire au Conservatoire.

Madame Ducasse, était issue d’une famille d’artistes, et son père, Étienne Chevalier, était un peintre reconnu à Alger. Cette pauvre Madame Ducasse, que ma grand-mère adorait, s’est suicidée un matin, en se jetant du cinquième étage de l’immeuble: elle venait de découvrir que son mari avait une maîtresse. Je me souviens de la tâche de sang encore humide que j’ai découverte en rentrant du Lycée devant la porte de l’immeuble, au milieu d’une attroupement de badauds qui commentaient encore cet acte désespéré…

J’en ai été longtemps choqué et rempli de tristesse.

L’autre porte, à l’étage au dessous, était celle d’une famille Juive, les Dahan. Monsieur Dahan était un homme de petite taille, très avenant. Il était bijoutier à Bab El Oued. Madame Dahan, une femme « forte », dans tous les sens du terme, impressionnante par son volume, c’était la vraie Mère Juive, chaleureuse et généreuse qui régnait sur une famille nombreuse, – je ne saurais plus dire combien d’enfants elle avait -, car la plupart étaient plus âgés que moi, sauf le dernier, qui était mon copain. Tous ces enfants avaient en commun des qualités d’intelligence, et d’acharnement au travail qui leur ont permis, plus tard, en France, d’appartenir à l’élite.

La porte de cet appartement était toujours ouverte. (A cette époque on ne craignait personne….) Et lorsque je rentrais du Lycée, je m’arrêtais au quatrième étage, pour souffler un peu, et pour savourer, l’estomac creux, les odeurs d’une cuisine savoureuse et épicée qui me « prenaient la tête ».

Combien de fois ai-je entendu, du fond de sa cuisine, la voix de Madame Dahan qui m’appelait: « Viens « mon fils », viens une minute !!! Assiez-toi là, et goûte… » Alors, c’était un festival de boulettes de viande, de beignets d’aubergine, ou de poissons farçis dont le souvenir me fait encore saliver…

Puis je prenais congé en remerciant d’une bise, et arrivant à l’étage au-dessus, chez ma grand-mère, j’avais du mal à avaler le plat de « pasta et Padano » qu’elle m’avait préparé. « Toi, tu t’es encore arrété chez Madame Dahan !!! Alors tu n’as plus faim, bien sûr…. »me disait-elle avec, sans doute, un petit pincement.

Lors de la Pâque Juive, une des enfants Dahan, frappaient à la porte de ma grand-mère les bras chargés d’un énorme plat de friandises qui faisait mon bonheur, …et celui de ma grand-mère.

Ainsi vivions-nous, dans un environnement qui n’était cloisonné, en définitive, que pour ceux dont les préjugés étaient un obstacle à l’acceptation des « autres ». Chaque communauté existait en tant que telle, mais respectait les usages des autres communautés, et personnellement, je n’ai jamais ressenti de sentiment d’exclusion ou d’hostilité dans mon entourage. Ni de notre fait, ni à notre encontre.

Il n’y a pas si longtemps, finalement, que le mot « stigmatisation » est entré dans mon »dictionnaire »….

Et il n’y a pas si longtemps que, barbé par les discours de ceux qui abusent de ce terme, dès lors qu’il s’agit des « musulmans », j’ai pris conscience de ce que nous, le « peuple Pieds Noirs », avons été bien plus souvent stigmatisés par nos concitoyens, que ne le sont aujourd’hui ceux qui représentent, à leur tour, « la diversité »….

 La Jeep.

Publié le26 octobre 2012by berdepas

Jamais vu une voiture pareille !!!

Jamais vu une voiture pareille !!!

Nous sommes en Juillet 1945. La guerre est finie.

Je suis en vacances chez ma grand mère. Alors que je prends le soleil sur le balcon, en bouquinant, j’entends la sonnette de l’appartement qui sonne avec une insistance inhabituelle. J’entends également ma grand-mère qui se précipite, poussant de hauts cris. Je me dis qu’il se passe quelque chose de grave !!!

Dans la cuisine, je trouve ma grand-mère en pleurs, serrant dans ses bras,….mon oncle dont le képi est tombé au sol. Ma grand-mère entre deux sanglots s’écrie, « Mon fils !!! Mon fils chéri !!! ». L’émotion m’envahit…

C’est mon oncle Baldenweg qui revient, après avoir participé aux combats de l’Armée d’Afrique, – qui ne comptait pas que des « indigènes » – qui l’ont mené du débarquement en Provence, jusques aux bords du Danube.

Parti sous-lieutenant de réserve, il en revient Capitaine, le torse couvert de décorations. Je suis ébloui: je tombe à mon tour dans les bras du héros. « Alors, microbe !!! ( mon parrain m’appelait depuis que j’étais tout petit, « microbe » !!!). As-tu été sage avec ta grand-mère ??? T’es-tu bien occupé d’elle ??? ». Je reste muet d’émotion.

Puis il nous fait comprendre qu’il n’est pas encore complètement libéré de ses « obligations militaires », et qu’il est attendu, en bas, dans la rue Géricault, par une Jeep. Je me précipite au balcon pour la voir : je découvre un véhicule étrange, comme nous n’en avions jamais vu, avant que les Américains ne débarquent à Alger…..

Pendant ce temps, ma grand-mère alerte tout le quartier. Elle a l’habitude de communiquer avec ses voisines et avec ses copines de l’immeuble qui est de l’autre côté de la rue. Je l’entends hurler:

« Madame Raffi !!! Madame Irolo !!! Madame Jacono !!!! « Il » est là, « Il » est de retour !!! » Les voisins de ma grand-mère rappliquent, dans un brouhaha indéscriptible. Je voudrais dire quelques mots à mon oncle, mais il m’est impossible de l’approcher.

D’ailleurs, il prend congé, car on l’attend en bas dans « la Jeep ».

Je descends les escaliers deux à deux, avec lui, pour le voir partir dans « sa Jeep ». En passant, il fait un signe à « Momo » , l’épicier qui est sorti de sa boutique avec Moktar, son employé. Un autre signe à Madame Costa la Boulangère. Il saute dans sa jeep qui démarre en trombe sous les regards d’un attroupement. Tout le monde me demande: « C’est ton oncle Charles ??? ». Je suis cramoisi de fièreté et de plaisir.

Puis je remonte les cinq étages d’escaliers, toujours deux à deux, pour retrouver ma grand-mère, rayonnante. »Il n’est pas beau, mon fils, en Capitaine de l’Armée française ??? » interroge-t-elle à la cantonade ???

Puis une à une, les voisines, les copines de ma grand-mère s’en vont, et nous restons seuls tous les deux, lorsque j’aperçois, dans le petit couloir, près de la porte d’entrée, une grosse caisse en bois, avec des inscriptions en anglais.

Ma grand-mère sort un vieux tourne-vis et me demande d’ouvrir la caisse: nous découvrons, dans cette caisse pleine à rabord, des boîtes de biscuits, des boîtes de beurre salé, des boîtes de corneed beef, des boites de bacon, et dans de l’emballage comme je n’en avais encore jamais vu, plusieurs pains de mie carrés dont l’odeur nous deviendra familière…

Des saveurs que je n’avais jamais connu jusqu’ici, et qui allaient faire le régal de la famille après les années de privations dues à la guerre.

Toute la soirée, ma grand-mère me parlera de son fils. Elle me rappelle qu’après être sorti de l’Ecole Normale d’Instituteurs, il a fait son service militaire, est entré à Saint Maixent, d’où il est sorti aspirant.

Chez cette italienne, je percevais, en l’écoutant, cet amour naïf de la France, que son père Garibaldien lui avait transmis. En l’écoutant, également, je me souvenais des nombreuses fois où, à ses copines du quartier qui lui demandaient des nouvelles de Charles, qui avait grandi sous leurs yeux, elle répétait combien elle était fière d’avoir « donné un fils à la France », tout en espérant qu’il en revienne vivant.

Dans toute la famille, l’amour de la France était un sentiment partagé au point qu’il ne souffrait aucune discussion.

Je m’en souviendrai toujours : la seule paire de gifles que j’ai reçu de mon père, pendant toute ma jeunesse, c’est en revenant de l’école . Je devais avoir sept ou huit ans. A cette époque-là, on nous rassemblait dans la cour de l’école, chaque matin avant les cours, pour assister au lever des couleurs. Puis nous chantions » Maréchal, nous voilà, devant toi le sauveur de la France…. » suivi d’un couplet de la Marseillaise.

Ce jour-là nous apprenions, en cours d’Instruction Civique, les paroles d’un nouveau couplet de la Marseillaise. Et en rentrant à la maison, la tête pleine de ces paroles dont je ne comprenais pas le sens révolutionnaire profond, j’ai chanté, à tue-tête, cet hymne guerrier, en tournant ses paroles en ridicule.

Et je me suis ramassé une paire de baffes dont je me souviendrai toute ma vie. « Que je ne t’entende jamais plus plaisanter sur ces choses là, m’a dit mon père ».

Chez-nous, on ne plaisantait pas avec « la France ».  

Femmes d’Alger

Publié le28 octobre 2012by berdepas

 Ma grand-mère paternelle a eu jusqu’à l’extrême limite de ses forces un courage exceptionnel. Peu de temps avant qu’elle n’entre dans la phase finale de son cancer qui a duré un mois, elle travaillait. C’était une « lève-tôt », comme mon père d’ailleurs.

Elle habitait dans un petit appartement, au-dessus des bureaux de mon père.

Debout à cinq heures du matin elle avalait un café noir, et l’estomac vide, car elle ne « supportait » plus rien, elle partait, à pied, seule, petite silhouette fragile, au lever du jour rejoindre la rue d’Amourah.

C’est cette petite silhouette qui reste gravée dans ma mémoire.

A cette époque, nous sommes en 1946, mon père avait créé, pour ma grand-mère qui ne concevait pas de vivre sans travailler, un atelier de conditionnement de figues sèches et de dattes dans un grand entrepôt, à deux pas du Jardin d’Essai.

Il parcourait, dans sa vieille Peugeot 202, les routes montagneuses de Kabylie, accompagné de ses deux fidèles, Touami et Bendada, qui lui servaient depuis toujours, de guides, et parfois d’interprètes. Il avait, sur place, des fournisseurs kabyles qui regroupaient les figues, récoltées par les femmes, qui les avaient fait sécher sur le toît de leurs mechtas, étalées sur des toîles de jute, et il organisait les tournées de « ramassage » avec un camion qu’il affrétait auprès d’un de ses copains.

Je l’ai souvent accompagné dans ses tournées, et je me souviens de ces petites routes étroites et caillouteuses, qui nous conduisaient de Ménerville à Tizi-Ouzou, à Boghni, Tizi-Reniff, ou Tigzirt…

De même que je l’ai souvent accompagné dans le Sud algérien, aux confins du Sahara, jusqu’à Biskra où il négociait des cargaisons de dattes destinées aux ateliers de la rue d’Amourah.

C’est sans doute au cours de ces incursions dans le Sud que j’ai contracté le virus de la passion du désert saharien.

C’est ma grand-mère, qui réceptionnait ces cargaisons, et dirigeait l’atelier de conditionnement. Le figues arrivaient dans des casiers et passaient directement dans une étuve où elles étaient stérilisées, puis passaient dans un séchoir, avant d’être déversées sur une grande table.

Je revois cette grande table autour de laquelle, une vingtaine de femmes arabes, aux vêtements folkloriques et bariollés, à la fois rieuses et bavardes, les triaient, puis les emballaient, dans un alignement parfait, dans des petites corbeilles en osier.

De temps à autres, ma grand-mère s’asseyait auprès de l’une d’elles, pour lui montrer, par l’exemple, comment on doit soigner cette présentation, car ces fruits secs étaient destinés à l’exportation en France. Et ma grand-mère détestait le travail baclé….

Dinet2

Je revois, également, dans un coin de la pièce, le petit canoun où posé sur des braises, une grande théière maintenait un délicieux thé à la menthe au chaud. De temps à autres, une femme se levait et servait à celles qui le souhaitaient, un petit verre de thé qu’elles buvaient, en aspirant bruyamment le liquide bouillant. « Sroun besef, disaient-elles » en riant.

Parmi ces ouvrières, quelques femmes, au visage marqué de signes mystérieux sur le front, qui leur donnaient un air sévère qui ne correspondait pas à leur gaité et à leur douceur. Elles avaient pour l’enfant que j’étais encore, des attentions qui restent gravées dans ma mémoire, tout comme les mots d’Arabe qu’elles me disaient en riant. Je pense souvent à elles en feuilletant un ouvrage reproduisant des oeuvres du peintre Dinet, et je songe aux vertus de l’innocence, qui faisait que rien, à 13 ans, ne me laissait présager qu’un jour, un fossé nous séparerait de ceux et celles auprès de qui nous vivions des moments si paisibles…..

Les dattes, elles, étaient soigneusement sélectionnées, et les « Deglet Nour » – la reine des variétés -, appétissantes, dorées et sucrées, rangées dans des barquettes ornées d’une belle étiquette et d’un petit ruban. Elles étaient destinées aux vitrines des confiseurs, à l’époque de Noël, à Paris.

A la fin de la journée, ma grand-mère donnait le signal de la fin du travail, et comme une envolée de colombes, les ouvrières, après avoir revêtu leur haïk blanc sans lequel elles ne pouvaient sortir dans la rue, se dispersaient jusqu’au lendemain.

Femmes algériennes

Alors commençait pour cette femme courageuse, le nettoyage de la table, et des locaux, et le comptage des colis réalisés pendant la journée.

Puis elle repartait, petite silhouette maigre et fragile, à pied, la nuit tombée, jusque chez elle.

Parfois, à la demande de mon père, j’allais la chercher pour la raccompagner. Mon père craignait, sans doute, qu’elle fit un malaise en raison de son état.

Pourtant elle marchait à mes côtés, d’un pas vif, mais s’arrêtant de temps à autres, pour souffler. De sa petite voix aigüe, aux délicieux accents espagnols, elle me parlait, avec douceur. Le plus souvent, la conversation pouvait se résumer à quelques recommandations, dont celle qui revenait le plus souvent: » tu dois bien travailler à l’école, car ton père fait beaucoup de sacrifices pour que toi et tes frères vous puissiez étudier ».

Car « l’Ecole », pour cette femme qui savait à peine écrire son nom, c’était l’alpha et l’oméga de la réussite qu’elle souhaitait pour ses petits enfants.

J’acquiescais. Depuis la rue d’Amourah, nous avions parcouru une bonne partie du chemin sous les platanes du Boulevard Thiers. Nous arrivions à la hauteur de la rue Aumerat et passions devant l’école où l’instituteur Germain avait préparé Albert Camus à son destin…. Mais à cette époque, je ne savais pas encore qui était Albert Camus. Qui le savait, d’ailleurs ????

Il n’empêche qu’en quelques pas, nous approchions de la Fontaine de Jeanne d’Arc, où Camus raconte,-précisément, dans « Le Premier Homme » -, qu’à la sortie de l’école Aumerat, les jours de canicule, il faisait une halte avec ses copains, pour se tremper dans les eaux du bassin de cette fontaine, qui je l’espère, coule encore aujourd’hui…..

 Les « tapas ».

Publié le30 octobre 2012by berdepas

L’écriture est devenue, pour moi, une manière de défier la fuite du temps. C’est aussi une manière de remplir, aujourd’hui, un « devoir de mémoire » à l’égard de ceux de mes ancêtres que j’ai eu la chance de connaître.

Mes deux grand-mères m’ont transmis leurs souvenirs, et ce faisant, elles ont contribué à me rendre conscient de mes racines. Grâce à elles, j’ai toujours su qui je suis. Même lorsque les circonstances de ma vie professionnelle, plus tard, m’ont fait approcher, parfois côtoyer des gens appartenant aux couches sociales les plus enviées.

En écrivant, je fais à mon tour, oeuvre de transmission à mes proches. Et, qui sait ??? Peut-être vais-je réveiller, chez ceux qui ont une histoire comparable à la mienne, et ils sont nombreux, de vieux souvenirs enfouis dans la mémoire opaque des familles exilées… 

Ma grand-mère maternelle me disait souvent : «  dans la vie, nul ne peut savoir où il va, s’il ignore d’où il vient ».

En clair, elle voulait dire que celui qui renie ses origines est un homme perdu….

En outre, mon autre grand-mère, sentant sa fin prochaine, me disait, dans ses rares moments d’épanchement, que «  la mort physique n’est rien. La vraie mort, c’est celle qui procède de l’oubli. Le jour où plus personne ne pensera à moi, et ne se souviendra de moi, ce jour là, je serai vraiment morte « .

Ces paroles me touchaient profondément. Quand on est encore enfant, on a du mal à concevoir »la mort » de ceux qu’on aime.

Je répondais  » Grand-mère, je ne veux pas que tu meures. Mais, je ne t’oublierai pas « . Ma voix tremblait en disant cela. J’ajoutais:  » Je te promets que je ne t’oublierai jamais… « .

Des choses que l’on dit avec la sincérité d’un coeur d’enfant. Et ma grand-mère, avec un sourire indéfinissable, et d’une infinie tristesse me donnait un baiser sur le front.

C’est en pensant à tout cela que j’écris, sachant que sur internet, « rien ne se perd ». Et rien ne s’oublie.

Ma famille, c’est en microcosme, un raccourci de la « diversité » de la société algérienne de l’époque coloniale. J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, mes grands parents avaient des ascendances italiennes, suisses, maltaises et espagnoles.

Tous ces gens, pauvres, et simples lorsqu’ils sont arrivés en Algérie, n’avaient qu’une ambition: trouver du travail, pour échapper à la misère de leur condition, dans leur pays d’origine. Par le travail, ils ont conquis leur dignité dans leur pays d’adoption.

Inutile de dire que quand les miens sont arrivés en Algérie, avec leurs deux « couffins », il n’y avait pas de centre d’accueil pour les recevoir, ni revenu minimum d’insertion, et encore moins d’assistance médicale gratuite. Pas plus qu’ils n’ont été « accueillis », au moment de l’exil, si ce n’est pas d’infâmes propos, comme ceux du Socialiste Gaston Deferre, à Marseille.

Et pourtant, la France, qui était à cette époque, même après la défaite de 1870, encore une grande nation, exerçait un rayonnement qui en faisait une nation respectée. C’est la seule explication que j’ai trouvé à la fascination que la République française inspirait dans ma famille.

Un exemple: ma mère avait la nationalité suisse par filiation de son père. Lorsqu’elle a épousé mon père, (fils d’un Maltais qui s’était engagé en 1916 pour combattre aux côtés de la France, afin d’en obtenir la nationalité), celui-ci lui a demandé de renoncer à sa nationalité suisse, et de devenir « française, par le mariage ».

Leurs enfants auraient pu bénéficier de la double nationalité. Mais pour mon père, on était Français. Point final. Et ma mère, par amour de mon père a cédé. Anecdotique, direz-vous !!! Pourtant, le destin de leurs cinq enfants auraient pu en être transformé: nous aurions pu être « les Petits Suisses » de la famille….

Mais si chacun se sentait profondément Français, dans cette famille, chacun conservait ses traditions, ses valeurs, je n’ose pas dire « sa culture » car, chez mes grands parents le mot « culture » avait un sens très limité.

Sauf sur un plan. Car si la gastronomie fait partie de la culture, alors, chaque branche de la famille avait « sa culture ». Et dans ce domaine, le « choc des cultures » avait lieu dans les cuisines. Car il existait, entre les deux branches de la famille, une sorte de rivalité, qui trouvait sa source dans la conviction de chacune, que l’on mangeait plus mal chez l’autre….

Ma mère avait hérité de sa mère un savoir faire culinaire » à l’italienne ». Beaucoup de pâtes, et surtout la « macaronnade en sauce tomate », des gros plats de légumes, des gratins de patates, de la bonne grosse cuisine familiale. Elle faisait parfois allusion, avec ironie, à la cuisine préparée par sa belle-mère, faite de petites portions et de »petits plats »: ce qu’en Espagne, on nomme des « tapas ».

Et je dois avouer, même si je n’ai jamais souffert de la faim, chez ma grand-mère maternelle où les plats de spaghettis étaient copieux, que j’avais du plaisir quand je rendais visite à mon autre grand-mère, à respirer, en montant l’escalier, les odeurs de poivrons frits, de l’ail caramélisé, du safran qui pimentera une paella toute simple aux légumes, ou les calamars à la « plancha ».

Quand je passais à table, servi, comme on sert un Prince, par ma grand-mère qui ne se mettait jamais à table avec moi, sans doute par tradition familiale lointaine, à moins que ce soit par manque d’appétit, je me trouvais en présence d’une quantité de petites assiettes, dans lesquelles il y avait un poivron frit, une tomate farcie, une côtelette poêlée, une aubergine en beignets….et quelques olives. Une manière pour ma grand-mère, de perpétuer la tradition espagnole des « tapas ».

De ces tapas qu’elle n’avait pas eu souvent le plaisir de goûter dans une jeunesse dont elle n’avait conservé, en souvenir, que les privations dûes à la misère.

Car elle me l’a souvent répété: elle se souvenait d’avoir entendu dire par sa propre grand-mère, que chez elle, en Espagne, « il arrivait que l’on se contente de « l’ombre d’un anchois » et de deux olives, avec une tranche de pain « .

 Raconte encore…

Publié le3 novembre 2012by berdepas

iMa grand-mère est en conversation avec sa copine, Madame Jacono, qui habite également au cinquième étage, de l’autre côté de la rue. Elles ont beaucoup d’affinités car elles partagent de nombreux souvenirs de jeunesse: toutes deux ont grandi dans le « quartier de la Marine ». Toutes deux ont appris la couture « chez les religieuses », toutes deux se sont retrouvées seules pour élever leurs enfants, ayant été abandonnées à leur triste sort par leur mari…

Ma grand-mère, femme de ménage au Consulat de Suisse. Madame Jacono cuisinière chez un pharmacien des beaux quartiers. Toutes deux sont fières de leurs enfants. On sait ce que sont devenus, par le sacrifice de ma grand-mère, mon oncle et ma mère. Madame Jacono a eu un fils devenu pilote de remorqueurs à la Compagnie de Navigation Schiaffino, et une fille pharmacienne à Bab El Oued.

Elles s’entendent à merveille: quand Madame Jacono »fait ses courses », elle prévient ma grand-mère et lui demande si elle a « besoin de quelque chose ». Je revois ma grand-mère descendant par le balcon, depuis le cinquième étage, un couffin attaché au bout d’une longue corde, dans lequel elle a déposé de la monnaie, et dans lequel Madame Jacono dépose deux boules de pain et un chou-fleur.

Ce jour-là, elles sont en conversation et mon oreille indiscrète en surprend des bribes: je crois comprendre qu’il s’agit de mon arrière grand-père, Vincent le bottier, et d’Alphonsine sa femme….

J’en profite, alors que la conversation entre les deux femmes se termine et que ma grand-mère retourne à son fourneau pour préparer notre repas, pour « entreprendre » ma grand-mère.

« Dis-moi Grandmère, c’est quoi cette histoire du « Bar de la Marine »dont vous parliez tout à l’heure ???. Tu ne m’en as jamais parlé ??? ».

Ma grand-mère arrête de tourner sa cuillère de bois dans une sauce tomate qui sent le basilic. Elle s’essuie les mains sur son tablier.

– « Tu sais, mon fils, me dit-elle, le quartier de la Marine, qui n’existe plus aujourd’hui ( il a été rasé pour être remplacé par des immeubles modernes ), c’était juste deux rues dans lesquelles tout le monde se connaissait.

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Le quartier de la Marine, avant les démolitions…

– « Le « Bar de la Marine » c’était un petit bar, une sorte de petite buvette sous les arcades, qui était le rendez-vous de tous ceux qui travaillaient sur les quais. (C’est dans ce petit bar que Vincent, débarquant de la balancelle qui l’avait amené de Sorrente à Alger , avait rencontré Lucien Ayache, ce négociant en peaux, qui l’avait aidé à s’installer comme bottier …).

– » Je sais, Grandmère, tu m’a déjà raconté cette histoire. Mais je n’en connais pas la suite ??? »

– « Quand mon père est mort, usé par le travail, et par le chagrin de n’avoir plus aucune nouvelle de trois de ses garçons, les trois aînés, partis de Sorrente, l’un au Canada, les deux autres en Amérique du Sud, Alphonsine a dû faire face: elle avait encore quatre enfants, encore jeunes à élever. Pendant sa maladie, mon père avait vendu son atelier de bottier au fils d’Ayache à qui il avait enseigné le métier, et qui avait pris la suite de Vincent avec l’aide financière de son père Lucien, devenu un ami de la famille.

Avec le produit de cette vente, ou du moins ce qu’il en restait après la disparition de Vincent, ma mère avait acheté le petit « Bar de la Marine » qui était devenu le point de rencontre du quartier. S’y retrouvaient, les dockers du port, les employés de l’Amirauté, les marins de passage, et les commerçants juifs du quartier. Quand il y avait beaucoup de monde, j’aidais ma mère à servir au bar.

Plus tard, la buvette s’est agrandie en s’installant dans les murs d’ un vieil entrepôt sous les voûtes, et ma mère s’étant mise aux cuisines, préparait des salades de tomates au basilic, des omelettes à l’oignon, des macaronades, des raviolis, et des aubergines farcies. Ma soeur Louise et moi travaillions avec elle….

« – Tu avais quel âge à cette époque Grandmère ??? »

« – Je devais avoir 16 ans ( je revois encore aujourd’hui une vieille photo jaunie de ma grand-mère jeune fille. Une jolie fille blonde au yeux clairs…).

« – C’est dans ce bar que Joseph Jacono a rencontré ma copine Rose qui venait souvent me chercher pour aller chez les religieuses où nous apprenions à coudre. Joseph Jacono était pilote de l’Amirauté: il pilotait les grands navires qui entraient et sortaient du port d’Alger. Il est mort pendant « la guerre de 14″. Son navire de guerre a été coulé par les Allemands.

« – Et c’est dans ce bar que j’ai rencontré ton grand-père. C’était un bel homme: grand blond aux yeux bleus, il avait un accent suisse-allemand qui en faisait un personnage étrange, dans ce bar où on parlait le Français, l’Arabe, l’Italien, l’Espagnol, le Maltais et les langues de tous les marins de passage, dont les navires faisaient escale au port. Ton grand-père me faisait la cour, ce qui ne plaisait pas beaucoup à ma mère qui trouvait qu’il buvait trop.

J’aurais dû écouter ma mère….me dit ma grand-mère en se détournant pour essuyer une larme….

Un lourd silence s’installe entre nous. Je sais que cette histoire d’amour se terminera mal….

 Les belles bagnoles…

Publié lebyberdepasi

Mon grand-père avait quitté la Suisse, à une époque où ce pays n’était pas encore le riche coffre-fort de l’Europe, après avoir reçu son diplôme de l’Ecole de Commerce de Genève en espérant trouver un emploi à la hauteur de ses ambitions en Algérie, où se trouvait déjà une colonie suisse importante, dont le représentant le plus connu était Lucien Borgeaud qui s’était rendu acquéreur d’un ancien domaine viticole appartenant à des « Trappistes »: le domaine de « La Trappe ».

A cette époque encore, les Suisses, qui sous les Royautés servaient comme troupes d’élite en Europe, sont de solides montagnards qui s’expatrient beaucoup et partout dans le monde…

Charles Baldenweg comptait, en Algérie, sur la solidarité entre Suisses pour percer dans le commerce. Et, en effet, grâce à des recommandations de compatriotes qui avaient « réussi », il deviendra représentant pour l’Algérie, d’une marque de voitures de l’époque, les Hispano-Suiza.

Sa clientèle était celle des « gros colons »argentés qui étaient les premiers à avoir les moyens de rouler en voiture, à une époque où, en Algérie, on circulait à cheval, à dos de mulet, ou en carriole tractée par un animal…

Il venait très souvent dans le « Quartier de la Marine » pour réceptionner les voitures qui transitaient par Marseille. On aperçoit sur cette vieille photo, les voitures qui venaient d’être débarquées, en attente de dédouanement.

La Marine

Il avait pris l’habitude de faire escale au Bar de la Marine où il se mélait à la faune cosmopolite du port d’Alger dont il appréciait le bagout, la verve chaleureuse et l’ambiance méditerranéenne qui étonne toujours « les gens du Nord »……

Ma grand-mère prétendait qu’il avait un faible pour le vin rosé d’Algérie. Mais je suis tenté de penser qu’elle n’osait m’avouer, par modestie, qu’il venait aussi au Bar de la Marine, parce qu’elle lui avait « tapé dans l’oeil ». En tout cas, chaque fois que j’ai pu aborder la délicate question de savoir comment elle a fini par épouser mon grand-père, elle s’en tirait avec une pirouette, et se contentait de me dire qu’il lui faisait la cour avec une élégance et une constance à la quelle elle avait été assez peu habituée jusque là….

Mon grand-père si j’en juge par les quelques vieilles photos que je possède, était un beau garçon, grand, blond aux yeux bleus. Il savait probablement user de son charme, et il en imposait au petit peuple qui fréquentait le Bar. Surtout lorsqu’il arrivait au volant d’une Hispano-Suizza, toute neuve et rutilante dont il usait avant d’en effectuer la livraison à un client.

Grand Père

Nul doute que tout cela a contribué à éblouir ma grand-mère, qui malgré la fraîcheur et la beauté de ses dix-huit ans, n’avait jamais eu d’aventure amoureuse, tant la tutelle sourcilleuse de sa mère veillait à la préserver de toute « erreur de jeunesse »….

Toujours est-il qu’une idylle est née, contre laquelle mon arrière grand-mère n’a rien pu faire.

Malgré toutes les mises en gardes d’Alphonsine qui n’aimait pas ce personnage « venu d’ailleurs », qui n’était pas de « son monde », et qui était un peu trop porté sur la bouteille de rosé, ma grand-mère a fini par imposer son choix.

Sa mère a eu beau lui citer l’exemple de Rose Jacono, la grande copine de ma grand-mère, qui, « elle », était fiancée à un pilote de l’Amirauté, un « garçon bien », selon elle, rien n’y a fait.

L’Amour fini toujours par triompher…..

Ils se sont donc épousés et ont eu deux beaux enfants: ma mère, ainée des deux, et mon oncle son cadet.

Mon grand-père, grâce à son entregent, avait ses entrées au Consulat de Suisse. Son sens commercial, et une certaine prestance, rare pour cette époque, faisait qu’il avait beaucoup de relations dans « la bonne société », et son activité le faisait voyager dans tout le pays avec Kader, son homme de confiance avec lequel il allait livrer « dans le bled » ses superbes voitures.

J’ai quelques photos de mon grand-père au volant d’une de ses voitures, avec ma grand-mère à ses côtés, habillée comme une comtesse avec un grand chapeau fleuri….

Grand-Père promenant Grand-mère dans sa belle auto....

Grand-Père promenant Grand-mère dans sa belle auto….

Je n’ai jamais réussi à avoir le fin mot de la rupture de ce couple étrange.

Mon grand-père était peu intégré dans la famille de son épouse. Son parler, plutôt lent, avec cet accent germanique qui écorche nos oreilles latines, était souvent moqué, de même que ses manières peut-être trop distinguées ….

Ma mère qui avait une admiration passionnée pour son père, mais qui ne lui pardonnait pas d’avoir abandonné sa famille, me disait parfois qu’elle n’oubliait pas qu’il lui avait acheté son premier piano d’études…..mais que c’était un « coureur de jupons ».

Tout était dit !!!

Mon oncle laissait entendre que lorsqu’il rentrait après une longue absence, il était souvent ivre et maltraitait sa mère, au point qu’il avait dû souvent intervenir, jusqu’à le mettre, un beau jour, à la porte de la maison….

Je n’ai dû voir mon grand-père qu’une fois ou deux, mais je n’en ai gardé aucun souvenir, car je devais avoir cinq ou six ans. L’image que j’en ai, est celle de quelques photos où il a une assez fière allure, aux côtés de ma grand-mère, toujours très belle, ainsi que des photos de famille prises au cours de ballades en auto.

Belles voitures (2)

Sur cette photo on aperçoit, à droite, ma mère et juste derrière elle, mon arrière Grand-mère l’arrière de la voiture, trône ma Grand-mère, et à gauche, sous un grand chapeau, mon Grand-père.

Je n’ai donc quasiment aucun souvenir de mes deux grands pères, l’un mort trop jeune des suites de la guerre de 14-18, l’autre évanoui dans la nature après sa séparation avec ma grand-mère. Il est mort en Suisse là où il est né, dans le canton de Turgovie, je crois…

Avec le recul, j’imagine ce que cette séparation a dû représenter pour ma grand-mère, et surtout, le courage qu’il lui a fallu pour surmonter la déchéance qu’elle a dû affronter, en devenant la femme de ménage du Consulat, après en avoir fréquenté, avec mon grand-père, les salons et les réceptions.

Elle a accepté son sort avec beaucoup de dignité, soutenue par sa mère, Alphonsine, une maîtresse femme, elle aussi, en reportant toute son affection sur ses deux enfants, aux quels elle a tout sacrifié, et plus tard sur ses petits enfants, parmi lesquels votre serviteur, qui en a retiré un immense bénéfice affectif.

 Prosper Durand et Cie.

Publié lebyberdepas

Ma grand-mère a cessé de faire le ménage du Consulat de Suisse, lorsque ma mère qui venait d’obtenir son Brevet Supérieur, et son Diplôme de   « Sténo-Dactylo », a eu son premier emploi : un poste de Secrétaire de Direction chez « Prosper Durand et Cie », une entreprise de négoce de charbonnages, de pétrole, et de fournitures destinées aux navires du Port d’Alger.

C’est grâce au salaire de ma mère que ma grand-mère a pu »faire bouillir la marmite »et que mon oncle, titulaire d’une bourse d’études a pu terminer sa formation à l’Ecole Normale d’Instituteurs.

Ma mère nous racontait que pour économiser le prix du ticket de tramway, elle faisait, par tous les temps, le trajet entre « la maison » et « le bureau », à pied. Environ une heure de marche: une heure à l’aller, autant au retour….

Tout ceci n’est pas destiné à émouvoir le lecteur, en jouant le couplet du « misérabilisme ». Bien au contraire. Ceci montre que la pauvreté, n’exclue pas la dignité, le courage, et surtout, la volonté de réussir dans la vie, pour sortir de la misère, précisément. Par le Travail….

Ma grand-mère était totalement illettrée, et cela n’a pas empêché ses enfants de faire de bonnes études, malgré des moyens financiers très limités. Cela me permet, au passage, de tordre le cou à un discours ambiant selon lequel l’échec scolaire s’explique, aujourd’hui, par « les difficultés sociales »….

Cela me permet de montrer également que- contrairement à une légende coriace – les « Pieds Noirs » n’étaient pas tous, et loin s’en faut, des « colons » exploiteurs, et que beaucoup d’entre eux vivaient dans des conditions qui n’étaient guère meilleures que celles de beaucoup d’Arabes.

Je ferme cette petite parenthèse, mais j’y reviendrai ultérieurement, à propos d’un autre sujet.

En entrant chez Prosper Durand, ma mère va découvrir un milieu qu’elle ne pouvait imaginer pénétrer un jour: celui de la grande entreprise, mais aussi celui des affaires dont les centres de décision ne se trouvent pas en Algérie.

Cela va lui ouvrir , ainsi qu’à mon père, un peu plus tard, des horizons inattendus. Car elle est fort appréciée dans son travail et très estimée par son patron. Cela comptera pour la suite.

Car Prosper Durand est une personnalité à Alger. Sa famille est fortunée, et il est Membre de la Chambre de Commerce, ainsi que l’atteste le document que l’on trouvera sur le site:http://alger-roi.fr/Alger/port/texte/notice.htm

En effectuant une petite recherche, grâce à Google, j’ai retrouvé la trace de l’entreprise « Prosper Durand et Cie » jusque dans le Conseil d’Administration de la Compagnie de Navigation Worms:

http://www.wormsetcie.com/1949/19490600de-roger-menneveeles-documents-de-laiiiarticle.html

Je cite:

« En dehors de Sir Arthur C. Cory-Wright, la personnalité la plus importante de l’affaire était M. Frédéric James Leather, grand armateur, né le 21 novembre 1884 à Londres, administrateur de nombreuses sociétés relevant du commerce et du transport des combustibles, spécialement des filiales de la Worms Cory and Son Ltd, où dans laquelle celle-ci possédait des intérêts.
C’est ainsi qu’en 1938, on le trouvait au conseil de :
Cory Colliers Ltd
Cory and Strick Ltd
Cory Lighterage Ltd
Bridge Wharf C° Ltd
Forward Lighterage Ltd
Mann George and C° Ltd
Prosper Durand and C°
Fuel Shipplng and Trading CP Ltd
English Coaling C° Ltd
Suez-Canal Lighterage C° Ltd
Tunnel Asbestos Cement C° Ltd
Walton Joseph and C°
K.V. Nederlandsche Steenkolen Handelmaats (société hollandaise)
Société française Worms Cory et Fils
Compagnie de gestions et de participations (société française), etc. »( Fin de citation ).

Car le Port d’Alger, qui, depuis la conquête de l’Algérie, n’est plus un repaire de pirates « barbaresques », est devenu l’un des grands ports de la Méditerranée, par où transitent les importations et les exportations de ce pays en plein essor.

De la fenêtre de son bureau, ma mère peut apercevoir ce qui reste du quartier de la Marine, toujours en cours de démolition car ce quartier a mis plus de quarante ans avant d’être entièrement rénové. Ce quartier où pour notre famille, tout a commencé.

Quartier de la Marine

Quartier de la Marine dans les années 30.

Elle aperçoit de loin, les dockers, les marins, les grutiers, les navires qui entrent et sortent du Port d’Alger. Elle évoque tout ce petit monde avec sa grand-mère Alphonsine qui termine ses jours chez sa fille Catherine…. Car ma grand-mère a recueilli sa mère trop vieille pour continuer à tenir son bar.

Sur le trajet, effectué à pied, entre la maison et le bureau, ma mère croise très souvent, un garçon brun, aux grands yeux noirs, et échange avec lui un sourire: de sourires en sourires une idylle va naître….

Ce garçon sera mon père.

 Le cochon.

Publié le9 novembre 2012by berdepas

Cochonailles

Naïvetés porcines

A force de se croiser et d’échanger des sourires, mon père et ma mère se sont « rencontrés », puis fiancés. J’essaie de faire parler ma grand-mère sur le mystère qui entoure, dans presque toutes les familles, la rencontre amoureuse entre « Papa et Maman ».

– » Tu sais, mon fils, je n’ai pas voulu intervenir quand ta mère a décidé d’épouser ton père. Je ne voulais pas agir comme ma propre mère qui ne voulait pas que j’épouse ton grand père, « trop allemand » à son goût….Moi, je trouvais que ton père était un peu trop maltais…Les maltais ont la réputation d’être un peu trop « machos »… ». J’aurais préféré qu’elle épouse Vincent Giordano, le fils d’une amie, un garçon sérieux, d’une famille italienne,…mais, bon!!!… »

Le mariage a néanmoins eu lieu en grande pompe, suivi d’un banquet au Restaurant « Le Pavillon Bleu » aux Deux Moulins. C’est ainsi, dans beaucoup de familles méditerranéennes: on n’a pas un sou, mais on se ruine pour fêter un mariage !!!!

De ce mariage naîtront cinq enfants dont je suis l’aîné. J’y reviendrai.

Ma mère présentera son mari à Prosper Durand. Tout de suite, mon père, cet homme pourtant peu chaleureux, au caractère plutôt ombrageux, mais à l’intelligence vive, et surtout infatigable travailleur , plaît à Prosper Durand qui le propose à son gendre: le Docteur Fine, qui exerce la médecine en France et vient rarement en Algérie, possède un grand domaine agricole sur le quel il a greffé un Club de tennis avec Club House, Restaurant et piscine ( où j’ai failli me noyer…) à Badjarah, tout près d’Alger. Mon père en deviendra, en quelle que sorte, le Régisseur.

Ce sera sa première expérience en la matière,mais il y en aura d’autres. Dont celle de la gestion d’un autre domaine, celui de la famille Mérigot, armateurs et propriétaires d’une Compagnie de Navigation . Ce domaine arboricole et de vignobles, mon père en fera un petit bijou. Ce qui ne lui vaudra pas, pour autant, la reconnaissance de la famille Mérigot, au moment de l’Indépendance de l’Algérie….J’y reviendrai….

C’est dans de telles circonstances que mon père sera confronté au contact avec des « vrais colons », des propriétaires, héritiers de domaines familiaux, où ils ne mettaient jamais les pieds, si ce n’est pour empocher « les bénéfices » et repartir en France. Des gens pour qui les liens avec l’Algérie n’étaient que des liens vénaux, car cette terre où ils n’étaient d’ailleurs pas nés ne leur inspirait aucun sentiment d’attachement.

J’ai quelques souvenirs de tout cela:

A Badjarah, il y avait sur la propriété agricole, un métayer, Mr Gomez qui vivait sur l’exploitation avec sa famille. Ces gens avaient l’accueil simple et chaleureux des Pieds Noirs d’origine espagnole, et mon père nous a parfois confiés à eux, mon second frère et moi, pour des vacances scolaires.

Mon père venait là une fois par semaine, pour faire la paie des ouvriers. Il s’installait devant l’écurie, avec une petite table, et les Arabes, alignés, se présentaient, chacun à son tour, pour recevoir leur dû.

Je devais avoir onze ou douze ans, et j’ai souvenance d’une scène qui est restée dans ma mémoire. Mon père avait coutume d’offrir à chaque ouvrier,- il les connaissait nommément, et connaissait la situation de famille de chacun-, des gros pains qu’il ramenait, tout chauds, d’une boulangerie d’Hussein-Dey. Chacun des ouvriers recevait, en prime, donc en plus de son salaire normal, un ou plusieurs gros pains, en fonction de sa situation familiale. Les ouvriers remerciaient par un « ya ramoualdick »sonore….

Ce jour-là, la paie avait lieu en présence du propriétaire du Domaine de passage à Alger. Le Docteur Fine, s’adressant à mon père sur un ton qui m’avait profondément choqué, lui reproche cette « libéralité », pourtant bien modeste et destinée à humaniser quelle que peu la relations avec des ouvriers dont certains travaillaient là depuis de nombreuses années.

Par la suite, j’ai su, de la bouche de Mr Gomez, que malgré cet « incident », qui m’avait révolté, mon père avait continué, à ses frais, à distribuer ce pain qui dans son esprit, devait être un acte de générosité modeste mais symbolique.

Pour moi, « les vrais colons », c’était cela.

Non que tous les « colons » aient eu, en Algérie, ce type de comportement. Car il faut faire la distinction entre les agriculteurs qui étaient nés là-bas , vivaient « sur » et « de » leur exploitation agricole, parmi leurs ouvriers, dans des « bleds » isolés, loin de tout, et ceux qui n’avaient aucun lien avec une terre dont ils avaient hérité, et sur la quelle ils n’avaient jamais travaillé ni laissé une goutte de leur sueur….

A la ferme, on « tuait le cochon » en famille.Tout le monde y participait, Monsieur Gomez dirigeant les « opérations »avec son épouse. Et j’ai assisté, horrifié par les cris de la bête, au sacrifice, puis à la découpe de la bête, qui en une matinée, était transformée en saucisses, soubressades, pâtés, jambons et autres charcuteries….

Le jour où l’on « tuait » le cochon, – c’était en général pendant les vacances scolaires de Noël -, avait lieu un sorte de grand banquet, en plein air: la famille Gomez au complet était là, ainsi que notre famille, et pour la circonstance, mes deux grands mères étaient là, au bout de la table, manifestement heureuses de participer aux agapes. Les Gomez avaient préparé une grande paella, ma grand mère paternelle avait préparé des « tapas », et l’autre grand mère un grand plat de salade de tomate à la mozarella et au basilic et ma mère, son flan délicieux aux oeufs et à la vanille…

Participaient à la « fête »les deux Arabes »contre-maîtres » ( c’était le terme exact ) – qui n’avaient pas participé, évidemment, à l’abattage du cochon, mais qui avaient l’air heureux d’être là – et leurs femmes, dévoilées, qui, avec Madame Gomez, et ma mère participaient à la préparation et au service du repas.

Je ne sais si on comprendra, à travers ce court récit, la complexité des rapports sociaux qui existaient en Algérie. Une complexité qui a échappé à de nombreux chroniqueurs de la vie de cette époque.

Ma famille est, en quelque sorte, le prototype de la famille de Pieds Noirs, venus en Algérie pour survivre et y travailler, avec un niveau de vie relativement modeste, qui entretenait avec les « Arabes » des rapports dépourvus de supériorité ou de condescendance, des rapports souvent amicaux et même parfois chaleureux.

Je n’ai, pour ma part, dans mes jeunes années, jamais ressenti d’hostilité ou de difficulté due à des différences de culture ou de religion. Nous vivions côte à côte, mais sans nous ignorer, chacun respectant les usages et les règles de vie de l’autre. Que ce soit avec mes copains de Belcourt, – même avec ceux qui étaient un peu voyous « sur les bords »- , que ce soit à l’école, ou au lycée, que ce soit au football, et plus tard à la Fac, je n’ai jamais été confronté à une détestation ouverte de la part des « Arabes » que j’ai fréquenté pendant toute ma jeunesse. Même s’il m’est arrivé d’échanger quelques coups de poings avec eux pour un litige au cours d’une partie de foot, cela n’allait pas très loin et ne comportait aucune connotation « raciale », comme on dirait aujourd’hui…

Cela surprendra certainement, mais pendant mes jeunes années, je n’ai jamais entendu prononcer, dans mon entourage les mots dont on abuse aujourd’hui : « stigmatisation », « islamophobie ». L’Islam était présent autour de nous mais ne mous menaçait pas, donc nous n’en avions pas peur.

Ma grand mère me parlait quelques fois de « racisme », mais il s’agissait surtout des problèmes rencontrés par les Juifs pendant la guerre. Le »racisme » était latent, probablement, mais il n’empêchait pas le petit peuple de Belcourt ou de Bab El Oued de cohabiter, de se retrouver le soir après le travail au bistrot pour jouer à la belote ou au jacquet, sur les terrains de pétanque ou de foot, toutes confessions confondues.

Certes, j’ai toujours ressenti le poids de la religion musulmane dans le comportement des Arabes avec qui nous cohabitions. Mais à cette époque l’Islam pratiqué par les Algériens était réellement un « Islam modéré ». Les femmes, surtout les femmes âgées, portaient le « haïk »blanc, mais sans ostentation, et les plus « évoluées », – comme on disait alors -, s’habillaient le plus souvent » à l’européenne ».

Un ami arabe de mon père ne mangeait pas de cochon, mais mangeait volontiers…du jambon !!! Ce qui nous faisait sourire …

Ce n’est que beaucoup plus tard, parvenu à l’âge adulte, que je serai confronté aux réalités et aux difficultés de notre cohabitation avec les musulmans.

Car, hélas, tout a changé, par la suite, mais très progessivement, au lendemain du 1er Novembre 1954….

Je m’étonne, encore aujourd’hui, de la profondeur du fossé que le terrorisme aveugle et cruel du FLN, et la réponse brutale de l’Armée, ont pu creuser en quelques années, au point d’instaurer des rapports de méfiance entre des êtres qui jusque là avaient vécu paisiblement et côte à côte, au point de suspecter et de craindre l’Arabe au côté de qui on avait vécu de longues années: combien de nos compatriotes ont été assassinés, parfois avec sauvagerie, par « l’homme de confiance » , celui qui avait les clefs de la maison et participait aux joies et aux peines de la famille….

Mais cela est une toute autre histoire.

(à Suivre ).

Couscous et chakchouca….

Publié le18 novembre 2012par berdepas

Chakchouka

A cette époque, nous habitons encore au 10, Rue Duc des Cars, avant que me parents ne déménagent pour Belcourt.

Ma grand mère paternelle habite tout près de chez nous. Ma mère qui « attend » mon deuxième frère cherche une « femme de ménage »pour l’aider dans une période critique de sa grossesse et me confie souvent à la garde de ma grand mère chez qui je me laisse « chouchouter ».

Ce jour-là, quelqu’un frappe à la porte. Ma grand mère entrouvre la porte de son appartement et se trouve face à une femme arabe de grande taille, en pleurs, dont le visage portait des traces de coups violents. Ma grand mère, qui semble la connaître, la fait entrer et s’asseoir sur une chaise dans la petite cuisine.

Curieux, j’essaie, depuis le couloir, de saisir quelques bribes de la conversation, entre les deux femmes. J’apprends que la grande femme s’appelle Zohra, qu’elle s’occupait de l’entretien des escaliers du petit immeuble où habite ma grand mère, et que son mari, qui la battait presque chaque jour l’a répudiée.

Zohra cherche du travail, car elle a deux enfants encore jeunes à nourrir. La conversation a lieu à voix basse, en partie en Arabe, et de temps à autres j’entends de grands sanglots chez cette femme dont la taille m’impressionne, car ma grand mère, plutôt menue, lui arrive à peine aux épaules. Puis ma grand mère lui sert un café chaud qu’elle avale goulument.

Ma grand mère lui promet de « faire quelque chose pour elle » et d’en parler à son fils, car elle n’a pas les moyens de payer une femme de ménage.

En repartant, Zohra me croise dans le couloir exigu. Elle me caresse le visage, et dit à ma grand mère:

– « Il est beau ton petit-fils ». Il a quel âge ??? » . »Huit ans lui répond ma grand mère ».

Elle prononce quelques mots en Arabe et m’embrasse sur le front :

– « wa fik barakAllah ».

Une fois la porte refermée, je demande à ma grand mère ce qu’elle a dit à mon sujet, en Arabe. « Elle demande la protection de son Dieu pour toi ».

Quelques jours après, je retrouve Zohra chez mes parents. Ma mère l’a embauchée et elle vient tous les matins « faire le ménage » et aider ma mère dans la préparation des repas. C’est le début d’une grande affection entre Zohra et moi. Cette femme qui m’impressionne toujours autant par sa taille, a des yeux d’un vert profond et la peau très brune. J’apprendrai plus tard qu’elle est marocaine. Elle me parle avec une grande douceur, dans son Français approximatif truffé de mots d’Arabe.

Je la revois, assise dans la cuisine de mes parents, à même le sol. Elle a étalé sa longue robe aux couleurs vives, en rond autour d’elle et m’adresse un « – Ya Ouled !!! Arrouah menah ».

Je m’assoie sur sa robe, et elle m’apprend à éplucher, puis couper les légumes pour la préparation du couscous. Tout un art, pour la préparation du « couscous aux sept légumes ». Car les courgettes doivent être découpées d’une certaine manière, tout comme les carottes et les navets….Et pour la chakchouka, on ne découpe pas les poivrons n’importe comment. Et surtout on incise l’ail en enlevant le germe qui « rend maboul », et en ajoutant les tomates en dernier., avec le thym et le laurier.

Couscous

Car lorsque j’assiste à la cuisson, j’observe qu’il existe, en effet, un ordre intangible dans la cuisson des légumes, si on veut obtenir le meilleur résultat en préservant la saveur de chacun d’eux.

Tout ça je l’ai mémorisé, et encore aujourd’hui, quand pour le plaisir de mes amis, je prépare le couscous, je respecte ces recettes immémoriales que Zohra m’a apprises. Et les premiers mots d’Arabe que j’ai retenus c’est auprès de Zohra que je les ai entendus.

Zohra fait, en quelque sorte partie de mon enfance. Et quand on est enfant, entre huit et douze ans, on reconnaît d’instinct les êtres qui vous aiment. A cette époque, la santé de ma mère est fragile, sa grossesse l’a rendue dépressive. Zohra qui fait de son mieux pour suppléer aux défaillances de ma mère, fait quasiment partie de la famille.

Un matin, alors que Zohra nous avait quittés, la veille, comme d’habitude, après m’avoir embrassé sur le front, elle n’est pas revenue travailler à la maison.

Après plusieurs jours d’une absence inexplicable, j’apprends, au cours d’une conversation entre mon père et ma grand mère, que Zohra ne reviendra jamais plus : elle est morte des coups reçus au cours d’une dispute avec l’homme qui l’avait répudiée.

J’en ai conçu un gros chagrin et j’ai longtemps souffert du vide qu’elle laissait parmi nous, car pour l’enfant que j’étais encore, troublé par l’état dépressif de ma mère, la présence affectueuse de Zohra était rassurante.

Les chagrins d’enfance laissent des traces sur lesquelles glisse le temps….

 « Les études » ou « les copains d’abord » ???

Publié leparberdepas

Yaouled

« Yaouled »

Mes parents, sur le conseil de mon oncle, l’Instituteur Baldenweg, m’ont  mis en pension  au Lycée de Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger. Je ne reviens chez mes parents, que les Samedis et Dimanches où je ne suis pas « collé ».

Car, disait-on alors, j’étais un des « élèves dissipés » de l’internat!!! Tantôt étais-je puni pour avoir participé à un chahut général en classe de Latin, tantôt pour avoir déclenché une bataille de figues sèches au réfectoire, tantôt pour avoir, au cours d’une partie de foot, dans la grande cour, envoyé le ballon dans les vitres du bureau du Surveillant Général, etc….

Mais quand j’étais « de sortie », quelle joie de retrouver la famille, mais également…les copains du quartier de Belcourt, ceux précisément dont la fréquentation, nuisible à mes études, m’avait conduit à « l’enfermement »….

Ma famille habite au 4 du Boulevard Villaret-Joyeuse. Face à notre immeuble se trouve un garage, et derrière ce garage, une sorte d’impasse pour les voitures, et un terrain vague: notre terrain de jeux.

Je crois me souvenir du nom de ce « terrain vague »: c’était, je crois le « Chemin Anglade »…..

Je me souviens de l’existence dans cette impasse d’un entrepôt qui abritait un grossiste en articles de bureau et fournitures scolaires. Son propriétaire, Mr Staropoli, nous appelait quelques fois pour l’aider à décharger une camionnette, et nous rétribuait en crayons, gommes, ou en plumes « Sergent-Major », dont j’étais le principal bénéficiaire, car mes copains avaient rompu avec l’école.

Entre deux parties de foot, ou deux parties de « pelote basque », contre le mur blanc de l’entrepôt constellé de traces de balles de tennis, nous occupons notre temps à des discussions sans fin, assis sur le bord d’un trottoir qui menaçait de ruine… Parfois nos discussions s’enflamment et se terminent par une bagarre sans conséquence, qui fait plus de bruit que de mal….

Il nous est arrivé, lorsque la bagarre avait lieu sous les fenêtres d’un immeuble, de recevoir un seau d’eau sur la tête, en signe de protestation des voisins.

Il y a là Bébert Calise, fils d’un emplyé des PTT, et Maurice le fils de Madame Hazan, la couturière de ma mère, qui habitent rue de Lyon pas très loin de chez nous .

Bébert est un athlète en herbe qui deviendra champion cycliste.

Il y a là, Raoul, dont les soeurs excitent nos commentaires à connotation sexuelle qui mettent Raoul en rage. Il y a Joseph dont le père travaille au garage voisin et que ses parents ont « mis au travail »à 14 ans, car il a échoué au Certificat d’études….

Mais il y a aussi Saïd qui a « quitté l’école »pour travailler avec son père, marchand de légumes au marché de la Rue de l’Union, ce marché fréquenté par la mère d’Albert Camus et cité par ses biographes. Il y a Slimane, excellent joueur de foot, qui s’exprime plus facilement en Arabe qu’en Français, et qui ne fréquente que l’école Coranique du Marabout, où se trouve le cimetière musulman. Il y a aussi Aït-Kaçi, un Kabyle surnommé par les Arabes « Bouselouff » (en Arabe, tête de mouton), – parce qu’il est frisé et blond aux yeux clairs -, qui joue magnifiquement d’une flûte, qu’il s’est fabriquée avec un roseau.

Le plus « argenté » de nous tous, c’est Saïd, car il est rémunéré, chichement, par son père, le marchand de légumes qu’il accompagne aux Halles Centrales, en bas du Boulevard Villaret-Joyeuse, dès 4 heures du matin pour faire ses achats de légumes, puis pour se rendre au marché préparer son étalage. Il est apprécié de nous tous car de temps à autres, nous allons en sa compagnie chez l’épicier arabe de la rue de Lyon, et il nous paye une bouteille de Limonade « Hamoud Boualem », qu’Ahmed, le garçon qui travaille chez l’épicier, nous sort, bien fraîche, de la glacière.

Je n’oublie pas les « expéditions » que nous faisons, en bande, au Jardin d’Essai, un superbe jardin botanique, proche du Stade Municipal où je joue au Foot dans « l’équipe cadets » du RUA.

Nous prenons le tram des CFRA, une sorte de tortillard, dont on pouvait, quand il ralentissait, monter ou descendre en marche: ainsi, nous allons jusqu’au Jardin d’Essai, en fraude, et descendons du wagon, dés que le contrôleur se pointe, pour prendre le tramway suivant, « à l’oeil »….

Au Jardin d’Essai, sur le banc qui se trouve près du Grand Bassin, nous passons des heures à discuter: le foot, les filles qui passent, dont on se contente de rêver, car , tout juste pubères, nous n’en intéressons encore aucune.

Mais les filles sont déjà un sujet à controverse avec les Arabes, qui trouvent normal d’interpeller une européenne, mais qui se fâchent dès que l’on importune une Arabe, surtout si elle est voilée, ce qui est « haram »à leurs yeux….

Mais nos plus grands exploits, ceux qui étonnent tout le quartier, et terrorisent ma mère, ont lieu dans le boulevard qui descend vers les Halles.

Joseph, récupère parmi les débris de voitures empilés au fond du garage, des roulements à bille, et Saïd nous procure chez l’épicier arabe de la rue de Lyon, des caisses de « Savon de Marseille » vides, avec quoi, dans l’atelier du garage, nous fabriquons des « chariots à roulements », avec lesquels nous déferlons à toute vitesse sur le boulevard, parmi les voitures (rares à l’époque) et les camions, en poussant des hurlements sauvages, sous le regard désapprobateur des passants.

Jusqu’au jour où « Bouselouf » est passé sous un camion est s’en est sorti avec de multiples fractures. Cet épisode a mis un point final à nos « exploits ».

Le pauvre « Bouselouf », avec des restes de caisses de savon s’est fabriqué une boîte qui deviendra son « fonds de commerce »: il rejoindra le peuple des « petits cireurs » de chaussures, les « Yaouleds » comme on les appelait alors, qui écument les terrasses de café pour proposer leurs services.

Mais, peu à peu, l’école est devenue, entre nous, un sujet tabou: mes copains sont fâchés avec les études. L’école, sa discipline, les devoirs à faire à la maison, tout cela « leur prend la tête » comme on dit aujourd’hui…

C’est ce qui fait que très vite nos routes vont se séparer…..Mes parents me reprochent le temps que je passe avec « ces voyous sans éducation », mais je tiens tête car ce sont encore « mes copains », mais je sens que nos centres d’intérêt divergent de plus en plus….

Le Lundi matin, je reprends, le coeur serré, le chemin de l’internat.

Dans le trolleybus qui part de la Place du Gouvernement, juste en face du Bar du Gallia, – encore un autre grand club de foot – je retrouve d’autres copains, ceux qui comme moi rejoignent le Lycée de Ben Aknoun pour se replonger dans « le monde des livres ».

J’ai vécu ainsi, alors que j’avais entre douze et quinze ans, à l’intersection de deux mondes, celui qui échappant à « l’école »se condamnait à l’illétrisme et à rejoindre le peuple des « défavorisés », et l’autre, celui qui grâce à l’éducation, grâce à des maîtres que je n’oublie pas, s’engagent sur la voie d’un autre destin.

PS: sur le site http://www.demarcalise.com/iconisma/?q=image/100-phabelcourt-15 on trouvera d’intéressantes photos du Belcourt de ma jeunesse. La photo du Bd Villaret-Joyeuse montre l’immeuble (jaune) où nous habitions. On apprend sur ce site, que ce quartier tombe aujourd’hui en ruines…

Bugeaud: le Lycée.

Publié leparberdepas

Lycée BugeaudLe Lycée Bugeaud

Retour chez ma grand mère, car après quatre années passées à l’Internat du Lycée de Ben Aknoun, j’ai obtenu mon BEPC ( le Brevet d’Etudes du Premier Cycle), ce qui m’ouvre les portes de la Classe de seconde du « Grand Lycée », le Lycée Bugeaud.

Or, il se trouve que ma grand mère, habite Rue Géricault, en face du Square Nelson, et à quelques centaines de mètres du Lycée, aux portes de Bab El Oued.

Je vivrai là, auprès d’elle, pendant quatre ans, le temps de mes classes de Seconde C, de Première C, puis de Mathématiques Elémentaires, puis ma première année de Fac et de SupdeCo. Quatre années d’études pendant les quelles je bénéficie de la sollicitude affectueuse de ma grand mère et de l’appui bienveillant, en Mathématiques, de mon Oncle l’Instituteur Baldenweg qui est aussi mon parrain, qui chaque Jeudi, donne dans la salle à manger de ma grand mère, des cours particuliers de Maths.

Mes trois années d’études au Lycée Bugeaud vont me permettre, à l’âge où, au sortir de l’enfance l’esprit s’éveille, de découvrir un environnement intellectuel nouveau, de nouer de nouvelles amitiés, et de bénéficier de l’enseignement de Professeurs d’exception, doués d’un charisme et d’un rare talent pédagogique.

Ils ont formé et marqué profondément des générations d’élèves dont certains, même dans l’exil futur qui les attend, feront grâce à eux, des carrières brillantes.

Des Professeurs de Maths tels que Messieurs Fredj, Tutenuit, de Physique tels que Lhermitte, ou Turquini, des professeurs de lettres tels que Poupon, ou de Philo tels qu’Alavoine, ( je ne peux pas ici les citer tous ) ont à leur actif la réussite des très nombreux élèves du Grand Lycée, dont les classes préparatoires aux grandes écoles, notamment, étaient réputées dans toute la France.

Bugeaud les Profs

« Les Profs »

On trouvera sur ces sites d’une qualité exceptionnelle, d’où j’extrais ces photos, une somme considérable de propos, d’images, de souvenirs relatifs à ce Lycée ainsi qu’au Lycée de Ben Aknoun, à ses élèves, et à ses enseignants, dignes héritiers des « Hussards de la République »:

http://lycee-bugeaud.fr/index.htm

http://alger-roi.fr/sommaire/sommaire.htm

Le matin, je pars au Lycée vers 7h45 et en moins d’un quart d’heure, je suis dans la grande cour du Lycée.

Parfois je passe sous les arcades de la rue Eugène Robe où se trouve un marchand de beignets tunisiens, et avec les 25 centimes que me donne ma grand mère, qui n’est pas riche, je m’offre un beignet tout chaud. Parfois, lorsque j’ai quelques minutes d’avance, je musarde en traversant le square Nelson pour respirer, en automne, l’odeur de la terre mouillée et au printemps le parfum des roses et du jasmin.

Le soir je rentre vers 18heures chez ma grand mère qui d’un air soupçonneux, car elle sait que les cours se terminent à 17 heures, me demande ce que j’ai fait entre temps….

Entre temps, j’ai retrouvé mes copains dans un petit bar voisin du Lycée pour une partie de « ping-foot ». Il y a là, entre autres, M’sellati, N’Kaoua, Carraz, Fuchs, Tailland, Nakache et Zemirli. Quelques fois, pour se débarrasser de nous, à cause du chahut que nous faisons dans le bar, qui énèrve les clients, le patron nous offre un café, à condition que nous allions « nous amuser ailleurs »….

Ce qui me frappe encore aujourd’hui, en regardant les photos de classe de l’époque ( que l’on peut voir sur le site ci-dessus ), c’est le nombre d’élèves Juifs et Arabes qu’il y avait dans ma classe.

Les Levy, Lellouche, Hachach, Nakache, M’sellati sont des élèves brillants. J’en parle quelques fois à ma grand mère pour lui dire que j’aimerais pouvoir briller autant qu’eux.

Sa réponse est toujours la même : « tu n’as qu’à travailler plus…. ». Pour ma grand mère, il n’est point de salut en dehors du travail.

Car elle a grandi, dans le modeste quartier de la Marine, où beaucoup de familles juives étaient établies , bien avant la conquête française. Elle avait de grandes amies juives, comme sa voisine, Madame Raffi, qui ( paradoxe ?) avaient appris, avec elle, la couture « chez les religieuses », et avec qui elle est restée en relation toute sa vie, dont les enfants avaient été, dans les années quarante, sous Vichy, exclus de l’école républicaine.

Ma grand mère évoquait souvent, sans doute pour me stimuler, la volonté de réussite scolaire qui animait les enfants de familles juives.

Sous Vichy, c’est, selon ma grand mère, le Consistoire Israélite qui avait pris le relais et avait organisé pour « les exclus », des classes de substitution. Elle évoquait les sacrifices que les familles juives les plus modestes étaient prêtes à consentir pour permettre à leurs enfants de « s’élever », grâce aux « études »….

Elle me parlait souvent de ce sujet qui semblait lui tenir à coeur.

Contrairement à ce qui se passait dans beaucoup de familles arabes qui refusaient d’envoyer leurs enfants à l’école française, et lui préféraient l’école coranique, les familles juives avaient clairement fait un choix, dès le lendemain de l’application du Décret Crémieux qui leur conférait d’office la nationalité française, celui de s’intégrer à la nation française.

La France les a ainsi libérés de la condition de Dhimis dont ils avaient hérité de l’Empire Ottoman.

Ma grand mère me racontait que dans sa jeunesse, il y avait eu, des mouvements anti-sémites, sous l’impulsion d’un certain Max-Régis, élu Maire d’Alger. Elle se souvenait des exactions dont avaient été victimes certains commerçants juifs de son quartier, dont certains avaient dû se réfugier chez ses parents pour échapper à des actes de violence.

Mais elle évoquait aussi, l’anti-sémitisme plus sévère, parce que plus sournois, qu’ était celui des Arabes, qui n’ont jamais digéré la faveur faite, en 1870, par la France de Crémieux aux Juifs, en leur accordant sans condition la nationalité française. Certes, la même possibilité était offerte aux Arabes, mais elle était conditionnée par leur renoncement au « Statut des Musulmans » qui préservait les particularismes liés à leur religion et à leurs traditions, tels que la polygamie, ou la possibilité d’envoyer leurs enfants étudier dans les écoles coraniques et dans les Médersas….

Rares sont les Arabes qui avaient fait le choix de la nationalité française, contrairement aux Juifs, ce qui explique la différence de statut entre les Arabes et le reste d’une population de Français de fraîche date.

C’est un sujet que les « historiens » n’évoquent que très discrètement quand ils abordent le sujet des inégalités entre les communautés, à l’époque coloniale….

Toutes ces conversations avec ma grand mère se sont ancrées dans ma mémoire, et j’aurai l’occasion, plus tard, à l’occasion de mes lectures, de donner un cadre historique aux évènements qu’elle me racontait avec une sorte de naïveté dûe à son inculture politique.

Elle voyait d’un très bon oeil que j’aille de temps à autres chez mon copain Lellouche, fils du pharmacien de l’Avenue de la Marne pour « réviser » nos cours avant l’épreuve des »compositions ». Léon Lellouche était, pour ma grand mère, un garçon « bien élevé »et « fréquentable ».

Par contre elle était plus réservée sur l’amitié que j’entretenais avec mon copain Zemirli, qu’elle prenait, à tort pour un Arabe.

El-Hadi Zemirli devient assez vite un de mes grands copains de jeunesse. Le hasard nous a placés côte à côte sur les bancs de la classe.

Nous partageons le même humour frondeur et caustique, la même passion pour le foot, la même attirance pour les filles, et le goût des discussions sans fin…Et surtout, lorsqu’il découvrira que j’étudie la musique, de vraies affinités partagées pour le Jazz, qui montre le bout de son nez à Alger, depuis la fin de la guerre.

En fait, Zemirli n’est pas, contrairement à ses apparences, un Arabe. Comme son nom ne l’indique pas à tout le monde, il est d’origine turque ottomane, d’une famille de la bourgeoisie algérienne venue d’Izmir, avant la colonisation française : je le mets très souvent « en boîte » à ce sujet, mais il proteste, car il se sent profondément « algérien ».

Cela l’entraînera plus tard sur les chemins de la révolte, après le déclenchement de ce que l’on appellera plus tard, bien plus tard, « la Guerre d’Algérie »: après avoir longtemps hésité, c’est la mort de son petit frère Salim, étudiant en médecine, tué par les parachutistes alors qu’il avait créé un hôpital clandestin pour soigner des blessés du FLN, qui le fera « basculer » dans la « rébellion ». Mais cela, c’est une autre histoire…..

A l’époque où nous partageons le même banc au Lycée Bugeaud, la perspective d’un tel fossé, d’une telle rupture entre nous est inenvisageable.

Ensemble nous avons vécu de grands moments de notre jeunesse de lycéens. Au Lycée, après quelques mois de scolarité, j’ai acquis, par « le bouche à oreilles », une petite notoriété de « musicien » qui fera que je serai désigné pour être le représentant des « Jeunesses Musicales de France ». L’année d’après j’entrerai au Comité Directeur de cette Association , et avec Zemirli, je ferai venir à Alger, dans le cadre des tournées qu’ils faisaient en Europe, quelques grands noms du Jazz, comme Dizzy Gilespie, Count Basie ou Art Tatum, qui donneront de mémorables concerts à la Salle Pierre Bordes.

Zemirli vient quelques fois chez ma grand mère qui, à tort selon moi, ne l’apprécie guère, à la sortie du Lycée, pour préparer ensemble, un devoir de Mathématiques. Je vais quelques fois chez lui, dans une maison bourgeoise, Impasse Montfleury, près du Stade Municipal où nous jouons au foot.

Je l’ai déjà raconté dans d’autres billets sur ce blog, mais je ne résiste pas au plaisir de raconter à nouveau que lorsque nous arrivions devant la grille du jardin, Zemirli sonnaît une petite cloche avant d’ouvrir, et quand nous arrivions dans l’escalier de la maison, il criait « yemma !!! » ( Maman !!!), et j’entendais sa mère qui frappait dans ses mains, pendant que, en montant l’escalier, j’entendais les jeunes soeurs de Zemirli qui regagnaient leur chambre en poussant des gloussements de poulettes excitées… Car je n’avais pas le droit de croiser le regard de ses soeurs, moi, « le mécréant »….

Sa mère me recevait comme un prince: thé à la menthe, petites pâtisseries au miel et aux amandes. Souvent, elle me demandait ce qu’elle appelait « une faveur », celle de lui jouer un morceau de piano sur le « Steinway »d’études qui était dans le salon, dont personne ne jouait dans la famille, semble-t-il. Je leur jouais « On the Sunny Side of the Street » sans savoir, alors, quelle valeur symbolique avait ce titre….

Puis nous montions encore un étage pour aller travailler dans « le bureau », doté d’une bibliothèque tapissée de livres, où Jean-Paul Sartre occupait tout un rayon. Je pénétrais ainsi dans une famille cultivée: le frère aîné de mon copain deviendra un médecin réputé à Alger et dirigera, après l’indépendance, le grand hôpital de Mustapha, un autre frère était chimiste à l’hopital d’El Kettar, et le plus jeune frère, Salim tristement évoqué ci-dessus, sera étudiant en médecine. Les soeurs, elles, n’allaient pas à l’école…..

Dans ce bureau il y avait un tableau noir sur lequel nous développions nos équations.

Et surtout, il y avait…un électrophone « Tepazz » et quelques disques de Jazz, les premiers que j’aie écoutés dans ma vie, car pour moi, à cette époque, cet électrophone et ces disques c’était le summum du luxe.(à suivre).

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Comment je suis devenu « Voltairien »au Lycée Bugeaud:

Dans le programme de littérature , Rousseau, Voltaire et les « écrivains des Lumières » occupent une place importante.

Une discussion a eu lieu dans la classe, « modérée » par notre professeur, sur l’influence exercée par J-J. Rousseau sur les « idéaux » de la Révolution française, discussion au cours de laquelle je m’étais signalé, aux yeux du prof mais aussi de certains de mes camarades par des propos ironiques ( déjà) sur ce que je considérais comme des niaiseries dans une « oeuvre majeure » de cet écrivain,  » La Nouvelle Héloïse ».

En rajoutant une couche – c’était déjà dans mes travers – je m’étais laissé aller à quelques considérations imprudentes sur « le Contrat Social », reprenant certaines opinions que j’avais rencontrées dans mes lectures, qui faisaient de ce « Contrat Social »l’inspirateur des guillotineurs de la Révolution.

Bref, à cet âge là,( j’avais quinze ans !!!) je manquais à l’évidence, de diplomatie et pardessus tout d’opportunisme . Quelques semaines plus tard, ce professeur – qui était au demeurant, un excellent professeur – nous invite à traiter, dans une dissertation, un sujet classique en classe de lettres, dont je ne me rappelle plus les termes exacts, mais qui consistait à opposer, sur le plan littéraire et dans le domaine de leur influence respective sur les idées de leur époque, notre Jean-Jacques Rousseau et Voltaire.

Je n’ai jamais pu prendre au sérieux les « Rêveries d’un Promeneur Solitaire« . Rousseau, c’était déjà pour moi, quelqu’un qui, cherchant à échapper au monde réel, inventait un monde de rêve, qui pouvait devenir dangereux, car évoqué sur un ton péremptoire, « suggérant une passion glaciale, celle des prophètes des lendemains qui chantent, qui annonce déjà le ton des fêtes révolutionnaires et le culte de l’Être Suprême, qui sera la nation ou le genre humain » ( Paul Guth ).

Je ne pouvais viscéralement pas accepter l’idée que « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l’unité commune; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l’unité, et ne soit plus sensible que dans le tout ».( Emile ou l’Education, Livre I ).

Il y a, en germe, dans ces lignes le ferment idéologique des régimes totalitaires d’inspiration socialiste.

Ou encore :  » Ces deux mots patrie et citoyen doivent être effacés des langues modernes« .(Ibid.). Dans cette phrase se trouve la racine de l’idéologie « universaliste » de la Gauche française qui se heurte aujourd’hui au « mondialisme », dérivée libérale des idées de Rousseau.

Par contre, j’étais fasciné par le personnage de Voltaire.

Ce petit bonhomme, qui encore jeune avait déjà un visage de vieux, fils de petit bourgeois qui terminera sa vie comme milliardaire grâce à son sens des affaires, au caractère retors, intrigant que les Cours royales européennes de l’époque se disputaient, qui fut embastillé pour ses idées subversives, m’intriguait. Surtout, depuis que j’avais lu qu’il ponctuait toutes ses correspondances de la formule « écrasons l’infâme« , c’est à dire l’intolérance en général et la religion catholique en particulier, mais qu’il épargnait de l’écrasement, les Jésuites, ses maîtres, à qui il devait d’avoir appris le latin.

Certes, je n’ignorais pas le cynisme du personnage, de même que son esprit caustique.

Son Zadig, au parfum de souffre, m’arrachait des fous rires, et la lecture de son Mahomet , qui aujourd’hui serait voué à la censure du « politiquement correct », m’ouvrait les yeux sur ce que je pouvais vérifier autour de moi, car j’ai grandi entouré de copains algériens plus ou moins pratiquants de l’Islam…

Voltaire c’était déjà pour moi, une sorte de propagandiste de la raison, de la tolérance, de l’antifanatisme religieux ou idéologique.

Sur la fin de sa vie, Voltaire ( seul grand écrivain français à avoir donné son nom à un fauteuil inconfortable !!! ) est assez riche et assez puissant pour mettre sa notoriété au service de ceux qu’il considère comme des opprimés.

Il se lance dans des campagnes en faveur de ceux, comme le protestant Calas qui sera exécuté sans preuve pour avoir , selon ses juges assassiné son fils, ou comme Sirven, autre protestant accusé d’avoir tué sa fille qui, en fait , s’est suicidée, ou le Chevalier de La Barre roué pour avoir chanté des chansons impies et d’autres encore….

Tout cela, et bien d’autres arguments, oubliés depuis, se retrouveront dans ma dissertation.

La semaine suivante, le professeur « rend les copies ». Habituellement, il demande à l’un des « bons » élèves situés au premier rang de les distribuer , mais ce jour là, il procède lui même à cette distribution, émettant un commentaire pour chaque destinataire, parfois élogieux et le plus souvent critique, soit sur la forme ( les fautes d’orthographe le rendaient hystérique ), soit sur le fond.

Je suis le dernier à recevoir ma copie, et j’ai alors droit, avant de l’avoir entre les mains, à un traitement de faveur: Poupon se lance dans une séance de décortication de ma dissertation, accompagnée de la lecture de certains passages agrémentés de commentaires sarcastiques , dont certains provoquent ( c’était son but ) l’hilarité générale de la classe.

Ma note, un 5 , « par protection », est la plus basse de toutes. Je suis alors invité, cette lecture achevée, à « passer au tableau »,et à me soumettre au crible des questions émanant d’une partie de mes condisciples, manifestement choisis parmi ceux qui s’étaient montrés inconditionellement « Rousseauistes« .

Les questions, habilement « orientées » par le professeur, s’écartent peu à peu des aspects littéraires du sujet pour dériver vers les considérations philosophico-politiques.

J’avais donc pris, sans aucune arrière pensée « politique », et par simple penchant pour la dérision, la défense « d’un bourgeois cynique qui a bâti sa fortune en courtisant les Grands de l’époque », d’un affairiste sans scrupule, un privilégié qui entre à dix ans au Collège Louis-le-Grand, antichambre du Panthéon des lettres, un « prétendu historien » qui fait l’éloge de Louis XIV et du despotisme éclairé, etc…..

Tout ceci, au détriment d’un de nos plus grands philosophes,une « grande âme », l’un des inspirateurs des idées les plus généreuses de la Révolution, celui qui inspirera des générations de penseurs et d’éducateurs grâce à l’Emile, son oeuvre majeure qui préfigure jusqu’à aujourd’hui, les théories de générations de « pédagogues ».

Celui qui dans le Contrat Social jette les bases d’une Société nouvelle dans laquelle « …..chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout…. »

Je défends, seul contre presque tous, l’idée que cette conception de la Société asservit l’Homme. Une fois qu’il s’est fondu dans le tout, il n’existe plus en tant que personne. Le tout, c’est à dire le Parti ou l’Etat, peut tout sur l’individu, qui lui a délégué ses pouvoirs. Toute désobéissance au Parti ou à la loi, est punie de mort civile quand ça n’est pas de mort tout court.

La voie est ouverte, selon moi, aux Saint-Just, aux Robespierre, et à tous les idéologues révolutionnaires qui leur ont succédé dans d’utopiques et sanglantes entreprises .

A cette époque je n’aurais pas pu invoquer Staline, car nos communistes, même en Algérie le considéraient encore comme un demi-Dieu!!!!

Je suis dans la situation de celui qui doit se défendre, se justifier devant une sorte de « tribunal populaire ».

Les questions fusent, agressives, provocantes, ignorant mes réponses, comme si la chose était jugée d’avance…. La discussion, accusatoire, se poursuivra dans la cour de récréation, sous le regard ironique de Poupon.

J’avais quinze ans, je le répète, et cela m’a marqué à vie.

Je venais de faire connaissance avec le sectarisme, l’intolérance, la même que celle dénoncée par Voltaire, moi qui avais faite mienne la  phrase célèbre qu’on lui attribue parfois: « je ne partage pas vos idées, mais je serais prêt à donner ma vie pour que vous puissiez les émettre » !!!!

En somme, j’avais fait l’expérience,- à une échelle bien modeste, je le reconnais- de ce qu’étaient « les procès staliniens » de la même époque.

On comprendra mieux, après cela, ma férocité gouailleuse à l’égard de toute manifestation d’intolérance et de sectarisme, de toute entreprise de « diabolisation », ma suspicion à l’égard des idéologies de tout poil et des systèmes de pensée en « prêt à porter ».

Deux ans plus tard, en classe de Math-Elem, un professeur de Philo, du nom de Alavoine, projettera sur mon univers intellectuel, un rayon lumineux.

A cette époque, je ne suis absolument pas « politisé », et j’ignore vraiment ce qu’est la Droite tout autant que ce que représente la Gauche.

J’avais appris, avec scepticisme et quelques doutes, les « bienfaits » de la Révolution ( que je voyais comme une tache de sang sur mon manuel d’Histoire ), et je savais que des « réactionnaires » tapis dans l’ombre combattaient les idées de progrès….

A cette époque on apprenait encore par coeur, les résumés en bas de page de nos livres d’Histoire…..

Au tournant d’un cours de Morale ( car à cette époque on étudiait encore « la Morale » en classe de Philo), Monsieur Alavoine prononce une phrase, que je transcris dans mes notes et qui restera gravée dans ma mémoire d’adolescent: « Un Homme de Gauche, c’est quelqu’un qui croit que l’Homme naît bon, mais que c’est la Société qui le corrompt. D’où, pour l’Homme de Gauche, la nécessité de lutter sans cesse pour « changer la Société ».

Faute de pouvoir s’adapter à la Société dans laquelle il vit, l’homme de Gauche persuadé de sa bonté ne rêve que de bouleverser l’ordre établi. L’homme de Droite, au contraire, est un sceptique. Il croit que l’homme est naturellement et fondamentalement mauvais ( sans doute parce qu’il est marqué par le » pêché originel  » ??? ) et qu’il est de sa responsabilité individuelle d’effectuer un travail sur lui même, et de s’élever, pour apporter sa contribution au progrès de la Société, et en faire respecter les Lois.

Entre le Progrès et le désordre, l’homme de Droite choisit l’Ordre ».

Merci Monsieur Alavoine !!!! A partir de là, j’eus presque tout compris. Je n’avais alors que dix sept ans. Ces deux définitions, constituent, plus de 60 ans après,ma « grille de lecture » de la vie politique, en France et ailleurs….. Ma reconnaissance à l’égard de Mr Alavoine, et même celle envers Mr Poupon restent intactes, encore aujourd’hui.

En rentrant à la maison, chez ma Grand-mère, j’ai encore le visage tourmenté par ce que je venais de vivre au Lycée Bugeaud, en classe de Lettres.

Ma Grand-mère, à qui rien n’échappe, me demande: « qu’est-ce qui ne va pas ??? Tu as des ennuis ??? Une mauvaise note ???

Muré dans mon silence, je ne réponds pas. Je « rumine » ma colère. La même colère que celle que j’éprouve encore aujourd’hui devant le sectarisme de ceux qui ne supportent pas que l’on puisse penser autrement, et librement.

Alger: Le Tantonville.

Publié le2 décembre 2012par berdepas


La Brasserie

La Brasserie « Le Tantonville », face au square Bresson.

Avec mon copain Zemirli je vais pénétrer et découvrir une société que j’ignorais jusqu’ici: celle de la bourgeoisie algérienne, aisée, cultivée, apparemment bien intégrée, mais seulement dans les apparences. Vêtus « à la Française »et ne portant le « burnous » que dans les grandes occasions ou dans les fêtes familiales, fréquentant la bourgeoisie française, mais sans s’identifier à elle.

La famille Ben Merabet, à laquelle appartient la mère de Zemirli, est une des grandes familles algéroises qui ont pu conserver leur « statut » sous l’Administration française.

Ce sont des gens chaleureux, accueillants, mais qui font sentir au « fils du peuple de Belcourt » que je suis, la distance qui nous sépare.

Ces gens boivent à la source de la culture française, mais sont surtout abreuvés par Jean-Paul Sartre, par François Mauriac, mais aussi par les écrivains communistes qui exercent, dans les années cinquante, une sorte d’hégémonie sur la vie intellectuelle française….

C’est pour les jeunes de mon âge, l’époque des »surprises-parties ».

Le lieu de rendez-vous où se « négocient » les invitations à telle ou telle « surboum », c’est le bar « l’Automatic »qui deviendra tristement célèbre pendant « la Bataille d’Alger », car victime d’un attentat à la bombe affreusement meurtrier.

Après mon match de foot du Dimanche matin dans l’équipe « juniors » du RUA, je retrouve, à l’Automatic » les copains du Lycée parmi lesquels Zemirli, qui, dans mon sillage parvient à se faire admettre et inviter à des « surboums », car, il faut bien le dire, les « Arabes » admis dans les cercles fermés des fils de la bourgeoisie algéroise, ne sont pas légion. Mais si Zemirli est admis, c’est parce qu’il est mon copain.

Cependant, chacune de nos sorties sont, le lendemain, sujettes à des discussions tendues avec Zemirli: alors que chacun de nous peut, selon les jours, avoir la bonne fortune de danser quelques « slows » joue contre joue, puis aux heures avancées de la soirée, avoir la chance de parvenir à un flirt plus ou moins « poussé » avec une fille, Zemirli reste le plus souvent « sur le carreau ».

Dans ses commentaires Zemirli exprime ses frustrations, et dans son emportement prononce des mots assez durs en dénonçant, ce qu’il appelle le « racisme » des filles d’Alger.

Jusqu’au jour où je ne puis m’empêcher de lui dire, que ses réflexions je les accepterais plus facilement, si j’étais »invité »un jour, à une « surboum » dans une famille arabe, et si je pouvais flirter avec des filles arabes de notre âge….

Silence embarrasé de mon copain.

Car en Algérie, et à cette époque déjà, les relations aux femmes sont une pierre d’achoppement dans les relations entre les deux communautés: celle des « Européens » et celle des « Arabes ».

Nos discussions parfois passionnées, dessinent les frontières de ce que chaque communauté peut se permettre, vis à vis de l’autre: il faut de part et d’autres, éviter de parler « religion », de même que le sujet des femmes est un sujet hypersensible.

Je sais depuis toujours, pour avoir grandi parmi les Arabes quelles sont les règles à respecter.

De même que je sais comment les Arabes voient les femmes européennes, qui, malgré les tabous familiaux nombreux qui, en Algérie, dictent leur comportement, leur apparaissent comme étant plus libérées, donc plus accessibles, donc plus « faciles »….

Mais c’est un leurre. Une fille européenne qui s’aviserait de « sortir » avec un Arabe serait vite « cataloguée » et mise à l’écart de sa communauté, considérée plus ou moins comme « une traînée »….

Quand à une jeune fille arabe qui « sortirait » avec un jeune français, elle verrait jusqu’à sa vie menacée, par son père ou, à défaut par les « grands frères », les oncles ou les cousins, car elle serait le déshonneur de la famille !!!

La religion, la place des femmes dans les familles et plus largement dans la société, sont les deux principaux obstacles à une « fusion » entre les deux communautés.

Ce qui me choque, encore aujourd’hui, c’est que l’ostracisme dont les européens font preuve vis-à-vis des Arabes est, assez unanimement, qualifié de « racisme », alors que dans l’autre sens, personne n’ose mettre un mot sur un préjugé et un tabou considéré, presque, comme normal puisque venant des Arabes.

Et ce que je constate aujourd’hui encore, c’est que si les choses ont bougé, c’est le plus souvent dans un seul sens….

Ces divergences vont peu à peu affecter notre amitié.

Elle s’aggraveront deux années plus tard lorsque je constaterai la dérive de mon copain, de plus en plus disert sur « le racisme » des européens, sur la condition des Arabes, sur le « colonialisme ». En échange du livre de Louis Bertrand que je lui prête, « Le Sang des Races », dont je découvre qu’il ne l’a même pas lu, il m’a prêté le livre de Franz Fanon, « Les Damnés de la Terre »que je lis alors comme un brulot, une sorte de provocation.

Je comprends peu à peu l’influence qu’exercent ses lectures sur l’état d’esprit de mon copain.

Nous sommes en 1950. Je n’ai que dix-sept ans, et jusqu’ci, je ne me suis jamais interrogé sur « le racisme » et sur la « condition des Arabes », même si je perçois des « différences »choquantes entre eux et nous.

Quatre ans plus tard les premiers attentats annonciateurs d’un conflit meurtrier qui durera huit ans, feront la « Une » des journaux, interpellant, incrédules, les Européens d’Algérie.

Mais dès 1950, je sens , sans en comprendre clairement toutes les causes, qu’un profond malaise s’est installé entre mon copain et moi, et ses propos sur la colonisation me paraissent excessifs, car je n’éprouve aucune culpabilité vis-à-vis des Arabes, et ne me sens pas plus « colonisateur » que lui, issu d’une famille turque, et considérant, en outre, que sa « condition sociale » – pour reprendre un terme qu’il affectionne- est bien meilleure que la mienne.

Dès lors nos relations se distendent, d’autant qu’il vient d’être recalé à l’oral du bac, et qu’il se considère, à ce sujet, comme victime de son « faciès ». Il en est convaincu et je ne parviens pas à l’en dissuader. Pour couronner sa dérive, il m’annonce, à ma grande stupéfaction, qu’il abandonne ses études. J’essaie de le faire changer d’avis: « on n’abandonne pas ainsi, au premier échec !!! ». Rien n’y fait.

Je le perds de vue, d’autant que j’ai depuis peu une femme dans ma vie qui, de surcroît, ne l’aime pas du tout, et à laquelle je consacre désormais tout mon temps libre.

Je ne reverrai Zemirli qu’une seule fois, pendant une courte permission, obtenue pour me présenter à un concours administratif, la seule, pendant les trois années d’armée passés dans le « djebel » dans une unité « exposée ».

J’ai un souvenir très précis de cette rencontre: c’était le 22 Janvier 1956. Ce jour là, Albert Camus participe, avec des sympathisants du FLN, à une réunion à Alger, au « Cercle du Progès », une réunion tumultueuse, à laquelle Zemirli a participé( à quel titre ???). Les Historiens ont largement rendu compte de cette réunion, qui ouvrira les yeux de Camus sur la profondeur du fossé qui désormais, sépare les deux communautés.

Nous prenons un verre, à deux pas de là, à la Brasserie du « Tantonville », à côté de l’Opéra, et Zemirli exprime devant moi, toute sa fureur contre les partisans de l’Algérie Française. Il refuse de condamner l’horreur des attentats aveugles, des innocents sacrifiés, de la sauvagerie des assassinats, des égorgements, des mutilations.

Quinze jours plus tôt, je suis intervenu, dans les Monts Ouenza, avec mon unité de Chasseurs Alpins, pour secourir les habitants d’une ferme européenne isolée, qui avait alerté le PC de la Compagnie. Nous arrivons trop tard: toute une famille vient d’être sauvagement égorgée. Une fillette dénudée baigne dans une marre de sang. Elle ne pourra pas être sauvée.

Pendant que nous discutons, Zemirli et moi, ces images défilent encore dans mes yeux. Le fossé, entre nous, est devenu un gouffre. Je ne cache pas mon amertume à celui qui a été mon ami.

Nous ne nous reverrons jamais plus.

Mais, je recevrai en 1994, alors que je vis à Orléans, la visite de son frère, le médecin, devenu un vieillard, avec qui j’avais de bonnes relations, et qui a retrouvé ma trace, plusieurs années après notre « exil ». Il est « navré de tout ce qui s’est passé »…Nous échangeons quelques souvenirs, et je crois déceler chez lui, une certaine nostalgie de l’époque où Européens et Musulmans vivaient en bonne intelligence, malgré leurs « différences ».

Il m’annonce que El-Hadi Zemirli a été tué par l’Armée Algérienne, alors qu’il combattait dans les rangs du GIA fondamentaliste, lui que je n’avais jamais vu esquisser une prière, et qui ne refusait jamais un wisky, au cours d’une « surprise-partie »….

Je lui réponds que malgré tout ce qui nous a séparés, j’aurais été heureux de revoir son frère qui est resté « mon copain », et qu’avec le recul je comprends mieux son évolution, mais que je ne m’attendais pas à ce qu’il périsse….sous les balles des Algériens.

Les voies du Destin sont tumultueuses….

Ruptures….

Publié le6 décembre 2012par berdepas

Après mon entrevue de rupture avec Zemirli, je décide d’aller rendre visite à ma grand mère qui habite à deux arrêts de tramway du Tantonville. Je saute dans le premier tramway qui s’arrête devant l’Opéra et en quelques minutes j’arrive à l’arrêt qui se trouve devant le Lycée Bugeaud.

En descendant du tramway, je jette un regard sur ce bâtiment massif où j’ai vécu des moments intenses de ma jeunesse et où je me suis « construit » intellectuellement.

Je grimpe deux à deux les marches du grand escalier que je gravissais chaque matin. La grande porte du Lycée est fermée à cette heure. Je m’assois sur la dernière marche et jette un regard circulaire, devant moi.

La caserne Pélissier, dont l’entrée est maintenant gardée par des sentinelles armées et protégées par des sacs de sable, est devenue très active: entrent et sortent des jeeps, à toute allure, qui semblent appelées par l’urgence.

Au- delà du Boulevard Borely La Sapie, j’aperçois la mer si belle, si bleue, que je n’avais pas vue depuis des mois, du fond de mon « djebel ».

Les pentes du Jardin Marengo sont toujours aussi vertes.

Je prends conscience, brutalement, du fait qu’un chapitre de ma jeunesse vient de se fermer. Je réalise, à ce moment, que l’insouciance qui était la mienne, quand j’étais lycéen, en ces lieux, s’est envolée.

L’Armée, la guerre, les marches épuisantes dans une chaleur d’enfer, les nuits d’embuscade sous la pluie et dans le froid, les images atroces aux quelles on est confrontés, le poids de la responsabilité quand à 22 ans on a charge de vie humaine, à la tête d’une section de 25 soldats, les blessés que l’on a entendu hurler de douleur, et les camarades morts qu’il a fallu transporter jusqu’à l’hélicoptère tout cela laisse des traces profondes et fait mûrir prématurément.

A cela s’ajoute le choc d’une rupture avec la femme que j’aimais, dont la triste nouvelle me parvient alors que j’étais « en opération ».

Et pour couronner le tout, ce soir, la perte d’un ami dont, malgré les signaux qu’il m’envoyait, je n’osais pas imaginer qu’il puisse choisir un jour, le camp de la révolte. Et pourtant, on m’avait prévenu, dans mon entourage, et surtout ma grand mère qui a toujours eu sur les gens, un jugement sans nuances….

Je descends quatre à quatre les escaliers du Lycée et à grandes enjambées, je m’engouffre sous les arcades de l’Avenue de la Marne. Je m’arrête quelques secondes à la hauteur de la Pharmacie Lellouche. Qu’est devenu ce camarade, si »bien élevé » sur lequel ma grand mère souhaitait que je prenne modèle ???

Puis j’oblique sur la droite: me voilà rue Géricault. De loin j’aperçois ma grand mère qui est une fois de plus sur son balcon en train de regarder le spectacle de la rue et du square Nelson. Sans doute, son unique distraction, car elle n’a pas la télévision, pour meubler sa solitude….Elle ne m’a pas vu arriver, car elle ne sait pas que je suis à Alger.

Je m’apprête à passer la porte de l’immeuble et à grimper les cinq étages quatre à quatre, mais Momo, l’épicier juif qui me connaît depuis que je suis enfant m’aperçoit. Il sort de sa boutique en s’essuyant les mains sur son tablier.

– »Mais c’est le soldat qui revient !!! »

Il me donne une accolade affectueuse, mais entre-temps, Madame Costa la boulangère qui ne manquait jamais de me donner une poignée de bonbons, lorsque je venais chercher le plat de gratin de pommes de terre que ma grand mère lui avait donné à cuire dans le four boulanger, accourt.

– »Mon petit !!! je suis heureuse de te voir !!! J’en connais une qui va être heureuse, elle aussi !!! »

Et c’est le coiffeur, celui qui m’a coupé les cheveux pour la première fois qui arrive à son tour intrigué par l’agitation qui règne sur le trottoir. Je lui donne une accolade, puis je m’esquive pour m’engouffrer dans l’escalier dont je grimpe les cinq étages à toute allure.

Quand ma grand mère m’ouvre sa porte, elle reste saisie de me voir car elle ignore que je suis venu pour quelques jours en permission. Elle tombe dans mes bras, en murmurant, « mon petit, mon petit »…. et en essuyant furtivement une larme.

– »Entre donc. Assiez-toi là sur la chaise de la cuisine. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ??? »

– »Un café au lait, comme autrefois grand mère, lorsque je rentrais du Lycée ».

– »Mais je n’ai pas de petits beurres !!! ».

– »Peu importe ».

– »Alors… raconte moi » !!!

– »Il y a tant de choses !!! Je ne saurais pas par quoi commencer. Laisse-moi te regarder ».

Ma Grand mère a vieilli. J’ai l’impression que l’âge l’a retrécie: elle me paraît plus petite qu’avant. Toujours ses beaux cheveux blancs coiffés en chignon, et son regard d’un bleu qui semble avoir pâli.

– » As-tu reçu ma lettre ??? »

La seule lettre que ma grand mère m’ait écrite, et que je conserve encore précieusement aujourd’hui. Cette lettre par laquelle, j’ai découvert que ma grand mère était…..illétrée. Une écriture d’enfant, des fautes à chaque mot, mais tellement de tendresse dans chaque phrase….

– » Ton oncle et moi, nous nous sommes fait beaucoup de souci pour toi…Car ton oncle, la guerre…il sait ce que c’est, lui. Tu sais qu’il vient d’être nommé colonel dans la réserve ??? »

– »Alors grand mère, tu es fière de ton fils ??? »

– » Bien sûr que je suis fière. Mais je suis aussi fière de toi !!!Ton oncle t’aime beaucoup. Tu devrais lui écrire plus souvent ».

C’est vrai que je n’aime pas écrire, à ma famille, et encore moins pour raconter ma vie de soldat.

– »Alors il paraît « qu’elle » t’a plaqué ??? Ce n’est pas digne de faire ça pendant que tu es loin de tout et que tu ne peux rien faire. Tu sais, cette fille n’était pas faite pour toi !!! »….

Long silence, et puis, « as-tu des nouvelles de ton copain ???  »

– » Quel copain » ???

– » Celui qui te suivait partout et qui venait quelques fois ici, travailler avec toi. Tu sais, l’Arabe que je n’aimais pas tellement ??? »

Je n’ai pas envie de parler « d’elle », ni de Zemirli. Je fais signe que non en hochant la tête.

Le café au lait arrive sur la table. Le même bol, un peu ébrêché, qu’autrefois. Je le bois à petites gorgée en pensant à Proust et à sa madeleine.

– » Et toi, grand mère parles-moi de toi. Comment vas-tu ??? »

– » Comme les vieilles, mon fils, mais je vis avec mes douleurs, mes rhumatismes et mon arthrose me font souffrir. Mais la tête va bien !!! »

– » Je vois !! ».

A 71 ans ma grand mère a conservé toute sa vivacité d’esprit, et sa lucidité est toujours aussi redoutable: elle lit dans les pensées les plus secrètes.

– » Et toi fils ??? Tu n’es pas heureux. Je le sens. Cette pourriture de guerre a changé mon petit-fils. Ici aussi, dans le quartier, plus rien n’est comme « avant ».

Hier « ils » ont jeté une grenade sur le marché: ils sont tué mon marchand de légumes, tu sais, celui qui m’appelait toujours de loin, « Madame Charles, tu m’achètes pas de tomates aujourd’hui ??? ». Plusieurs femmes qui faisaient leur courses ont été blessées. Il y avait quatre ou cinq ambulances, la Police, les Militaires….

Les Arabes ont changé, ils ne nous regardent plus comme « avant ». Certains ont peur. Celui qui travaille depuis des années chez Momo,- tu le connais ???- Il a peur de retourner dans son quartier au Clos Salembier: on l’a menacé de lui couper la gorge parce qu’il travaille chez un Juif ….

Comment tout cela va se terminer, fils, tu as une idée ??? »

– » Non aucune idée ». La violence appelle la violence. A chaque fois la violence monte d’un cran. »

– » Mais qu’est-ce qu’on leur a fait ??? Nous n’avons jamais fait de mal à un Arabe dans la famille ??? « Ils » disent qu’on les a exploités, mais qui avons nous exploités ??? Depuis que mes parents sont arrivés en Algérie, ils ont toujours travaillé comme des bêtes, et ce n’est pas moi, comme femme de ménage qui ait fait « suer le burnous « à qui que ce soit !!! »

– » Je sais, grand mère. Mais les racines du mal sont très profondes… On a peut-être trop attendu pour traiter le mal ??? Et encore…. je n’en suis pas sûr… Les Français ont fait de ce pays, qui n’en était pas un, un pays riche, et le pétrole excite les convoitises… Cette guerre ne mène à rien, et toutes ce souffrances, c’est pour rien… »

Un long silence. Je regarde autour de moi: rien n’a changé dans cette petite cuisine. Ici le temps ne paraît avoir aucune prise sur la manière de vivre de ma grand mère.

Nous échangeons encore quelques mots, mais surtout des regards. Ce sont ces regards qui sont gravés dans ma mémoire et qui me reviennent chaque fois qu’aujourd’hui encore, je pense à cette femme.

Puis, « Mon fils , la nuit tombe, tu dois rentrer, car tes parents vont s’inquiéter: ici, tu sais, ici il y a un « couvre-feu »….

Je me lève, je regarde une dernière fois ma grand mère. Elle me serre dans les bras en répétant « Prends bien soin de toi, prends bien soin de toi… ».

Je la quitte, le coeur serré. En descendant les escaliers, j’ai envie de pleurer… Mais je n’ai plus le droit de pleurer. La page de l’enfance est tournée.

Seul ce soir…

Publié leparberdepas

Revenons en arrière, pour une séquence rétrospective. Comme au cinéma. C’est une journée euphorique. La veille nous avons gagné le dernier match de championnat, et le RUA termine « Champion d’Algérie » Juniors. Ce matin, sur l’injonction de ma grand mère, j’ai dû mettre une cravate, car je dois aller à l’Accadémie pour connaître les résultats de la deuxième partie du Bac.

« Si tu es reçu, on te félicitera et tu dois être « présentable » et si tu échoues tu dois faire bonne figure et être digne !!! »…

Il y a bousculade devant les listes affichées sur un tableau à l’entrée du bâtiment, et c’est par mon copain Christian, qui en revient, hilare, que j’apprends que je suis reçu. Mais je veux tout de même le vérifier, par moi-même, et le coeur battant je découvre mon nom sur la liste.

Entre copains on se congratule, et on console ceux qui n’ont pas réussi à cet examen sans lequel on ne peut faire aucun projet universitaire d’avenir.

Quelques profs sont là pour voir les résultats de leurs élèves.

J’aperçois Mr Tutenuit et Alavoine, que je vais remercier pour leur enseignement, car c’est grâce aux Maths et à la Philo dont les coéfficients sont élevés, que j’ai réussi, car dans les autres matières, j’ai été très moyen, voire passable.

Par contre, à ma déception, je n’aperçois pas Mr Poupon, le Prof de Lettres, ce Communiste qui ne m’aimait pas, et auquel j’aurais voulu dire, dans l’euphorie de mon succès, que je ne lui en voulais pas, et qu’il avait été malgré tout, un excellent professeur….

Le soir même, une petite réunion a lieu, chez ma grand mère, radieuse. Il y a là, mon père et mon oncle. Mon père, sans doute fier d’avoir un fils bachelier, ne le montre pas. Mon père n’est pas quelqu’un qui exprime ses sentiments. Mon oncle est heureux de savoir que ses cours de Mathématiques ont contribué pour une large part à mon succès.

Mon oncle aborde la question qui est au centre de cette petite réunion: « que va-t-il faire maintenant qu’il a son bac »???

Jusqu’ici, je ne m’étais jamais posé cette question, car comme la plupart des jeunes, à cet âge là, je ne savais pas ce que j’avais envie de faire dans la vie. Certes, par mimétisme, et pour imiter quelques camarades du Lycée, j’aurais aimé faire une « prépa » aux Grandes Ecoles: Saint-Cyr, par exemple, ou l’Agro.

Mon père reste silencieux. Je vois, à son visage sombre, qu’il est soucieux, et gêné.

Je devine pourquoi. Car c’est un sujet que je n’ai pas abordé jusqu’ici: j’ai trois frères et une soeur, tous plus jeunes que moi, et qui font tous des études. Je comprends assez vite que faire une « prépa » c’est bien, mais après ??? Il faudra poursuivre mes études à Paris ou à Saint-Cyr l’Ecole ???

Et nous comprenons que mon père n’a pas les moyens financiers de supporter une telle charge. Car une vie d’étudiant, à Paris, cela coûte cher. Il faut donc que je revoie mes ambitions à la baisse. La décision est remise à plus tard, afin de nous accorder un temps de réflexion.

Les vacances scolaires de l’été passent là-dessus. Les journées au soleil, à la piscine du RUA, la plage, les parties de pêche, les filles, l’insouciance, quoi !!!

Mais à l’approche de Septembre , il faut prendre une décision, car les inscriptions pour la nouvelle année scolaire sont ouvertes partout.

Après de multiples discussions, il est décidé que je ferai l’Ecole Supérieure de Commerce, où avec mon Bac MathElem je peux entrer en Première Année, sans passer par une « prépa »,ce qui ramène à trois ans la durée du parcours pour l’obtention du Diplôme, au lieu de quatre. Et je m’inscris à la Fac de Droit pour préparer un Licence, car les cours de Droit de SupdeCo recouvrent en grande partie le programme de la Licence, ce qui me permet de mener les deux en parrallèle.

J’apprends en outre, que les Professeurs qui enseignent à SupdeCo dans les matières de Droit, sont les mêmes qu’en Licence.

Mon père m’explique qu’il couvrira les dépenses concernant les droits d’inscription, les livres et fournitures scolaires, la location de ma chambre à la cité Universitaire de Ben Aknoun, ma carte d’accès au Restaurant Universitaire de la Maison des Etudiants, et… c’est tout. Mais c’est beaucoup, car c’est un énorme sacrifice pour ma famille.

Pour le reste, et pour l’argent de poche, je dois me débrouiller…. Bien entendu, il n’est pas question de redoubler une année. En cas d’échec, on arrête tout.

Je comprends que compte tenu des charges que représentent les études de mes frères et de ma soeur, mon père ne peut pas faire plus pour moi.

Il faut donc que je trouve une solution.

Elle se présentera à moi, miraculeusement: l’un des barmen de l’Automatic, le bar où se retrouve la jeunesse algéroise, est un Kabyle amateur de foot, avec qui j’ai toujours sympathisé. Il mourra, lors d’un attentat du FLN. Son frère est également barman, au bar d’un grand Hôtel d’Alger, l’Hôtel Aletti. J’apprends au hasard d’une conversation que le bar de cet Hôtel cherche un pianiste pour animer les soirées. Il me « pistonnera ».

Car je n’ai jamais cessé de jouer du piano, et après avoir quitté le conservatoire, je me suis mis au Jazz, au désespoir de ma mère qui aurait voulu faire de moi un pianiste « classique ».

Alors, le Vendredi soir, après les cours, je vais étudier à la Biblothèque de l’Université, puis à 22 heures, je me rends à l’Aletti, où je joue, sous un nom d’emprunt, jusqu’à minuit. Puis je prends le dernier Bus qui part de la Grande Poste pour rejoindre ma chambre à Ben Aknoun. Le Samedi et le Dimanche, je n’ai pas cours, et je commence à 21 heures, pour finir également « autour de minuit »…

Cela durera trois ans, trois jours par semaine pendant les quels j’ai puisé dans mes réserves de santé, mais j’étais jeune, et je gagnais, grâce à mon cachet et aux petits billets que me refilaient ceux qui voulaient entendre un morceau de leur choix, bien plus d’argent que ce qu’avaient en poche la plupart de mes camarades d’études, sauf quelques fils ou filles de grandes familles bourgeoises….

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Chaque soir, j’entamais mon « numéro » avec « Je suis seul ce soir », et le terminais à minuit avec « Round about Midnight », dans un arrangement improvisé très personnel…

Car ce Bar était fréquenté surtout par des hommes seuls en voyage d’affaires à Alger, et qui venaient noyer, le soir après leur diner au restaurant de l’hôtel, leur solitude dans un verre de wisky. Mais il y avait bien de temps à autres quelques « filles » qui, en échange d’une (ou plusieurs ) coupes de champagne, offraient leur compagnie ( et plus si affinités ) à ceux pour qui une nuit de solitude était insupportable….

Cliquez là :ROUND MIDNIGHT

Et tout cela, je n’ai jamais osé le raconter dans ma famille, et surtout à ma grand mère qui aurait considéré qu’il était « déshonorant » que son petits fils soit le pianiste d’un Bar qui avait une réputation aussi douteuse qu’imméritée, à côté d’un Casino où « on jouait à la roulette »…..Car pour ma grand mère, « fréquenter les bars », et bien pire, « fréquenter les Casinos »c’était « la déchéance » et appartenir à de la « graine de voyous »….

Mais c’est ainsi que ma passion du Jazz, m’a permis de financer en partie mes études universitaires…

Ne jamais oublier…..

Publié le15 décembre 2012par berdepas

Tout au long de cette série d’articles, je n’ai pas cherché à faire oeuvre autobiographique. Je n’en avais ni l’ambition, ni le talent.

Mon but était de rendre hommage à mes deux grand mères: deux femmes d’exception qui ont profondément marqué ma jeunesse. J’ai voulu, en évoquant leur mémoire, à travers des souvenirs personnels, les faire revivre, et les préserver de l’oubli qui guette ceux qui ont disparu, surtout lorsque de douloureuses circonstances nous ont éloignés de leur sépulture.

J’ai voulu également, à travers l’évocation de leur mémoire, montrer la part qu’elles ont prise, dans l’éducation de l’enfant, puis de l’adolescent que j’étais, puis du jeune homme que je suis devenu, et enfin, l’influence qu’elles ont exercé dans la construction de l’homme que je suis.

Ma grand mère paternelle était, avec ses parents, originaire de Jalon, un petit village à l’intérieur des terres, sur la Costa Blanca espagnole, ce petit village que ses parents, ouvriers agricoles, ont quitté, fuyant la misère qui avait envahi cette région d’Espagne à la suite de plusieurs années de sécheresse.

Je vais souvent à Jalon, devenu, grâce à son agriculture et au tourisme un village riche et coquet, pour y faire des achats de miel, d’huile d’olive, de moscatel, d’oranges, et de charcuteries, et je ne manque jamais d’avoir une pensée pour cette femme fragile et courageuse.

Elle est décédée prématurément d’un cancer et elle repose auprès de mon père et des siens au cimetière de Saint Eugène, près d’Alger. Paix à son âme.

Ma grand mère maternelle a vécu plus longtemps et j’ai eu la chance de vivre auprès d’elle pendant de longues années. Cette femme forte, volontaire, était issue, elle aussi, de ces familles pauvres qui ont émigré en Algérie, non pas pour y faire fortune mais pour vivre de leur travail.

Pour ma grand mère, il n’y avait point de salut hors d’une vie de travail. Elle m’a enseigné que l’on pouvait être pauvre, sans cesser d’être digne, et je lui dois d’avoir su, toute ma vie, que « nul ne sait où il ira, s’il oublie d’où il vient ». Elle m’a fait comprendre que c’est par le travail que l’on acqièrre le droit d’avoir « la tête haute »et que pour arriver dans la vie, il n’y a qu’un chemin, « le droit chemin ».

Les circonstances de sa mort sont, pour moi, une blessure jamais refermée.

Le 23 Mars 1962 éclatent de graves incidents qui opposent certains éléments de l’OAS à des unités de l’Amée Française.

Le 23 mars est une date terrible, car c’est pour les partisans de l’Algérie Française une journée fatale: entre eux et l’Armée désormais il y a du sang.

Le pouvoir gaulliste déclenche alors une offensive militaire sans précédent dans les rues d’Alger. La riposte à la tentative d’insurrection est directement conduite par le commandant en chef, le général Ailleret assisté du général Capodanno. Tous deux sont installés à la caserne Péllissier, située en face du Lycée Bugeaud, là où j’ai étudié, et à l’entrée même du faubourg de Bab-el-Oued, à deux pas de chez ma grand mère.

Gendarmes et CRS interviennent les premiers. Ils sont reçus, comme on pouvait s’y attendre par des tirs. La troupe venue en renfort, se joint alors au mouvement précédée par des blindés qui tirent, au jugé, sur les façades des immeubles.

Ma grand mère terrorisée, se cache sous la table de sa cuisine. Heureusement pour elle: des balles de gros calibre transpercent ses persiennes pourtant fermées, et vont se loger dans les murs, pulvérisant le grand miroir qui se trouvait dans sa chambre à coucher.

Le même jour, à 17 heures, l’Armée de l’Air intervint avec des T6 et mitraille les immeubles.

Dés lors, Bab-el-Oued est soumise à un couvre-feu permanent : ses habitants ont une heure par jour pour faire leurs courses dans les rares magasins encore ouverts, et qui ont échappé au saccage, certains diront par les Arabes, d’autres par l’Armée française….

Pendant quatre journées consécutives, le faubourg subit un véritable blocus, tandis que les immeubles sont perquisitionnés et certains saccagés.

A cette époque, je suis en mission d’Inspection à Constantine. Apprenant ce qui se passe à Bab El Oued par la radio, j’appelle mon oncle pour avoir des nouvelles de ma grand mère: il m’indique qu’il a obtenu du Consulat Suisse que ma grand mère se joigne aux citoyens suisses bénéficiant d’un rapatriement dans « leur pays d’origine », organisé par la Suisse.

Ma grand mère qui possède la double nationalité « franco-suisse »par son mariage avec mon grand père, est donc « rapatriée sanitaire », seule et à 77 ans, dans un pays où elle n’a jamais mis les pieds….

Pendant son rapatriement mouvementé, car il n’est pas évident de sortir de Bab El Oued fermée par le blocus, et encore moins évident de se rendre à l’aéroport de Maison-Blanche, ma grand mère est prise de violentes douleurs au ventre.

Le 28 Mars 1962, alors que je suis toujours à Constantine, j’apprends, par un coup de fil de ma mère, désespérée, que ma grand mère est décédée, seule, loin de tous les siens, d’une occlusion intestinale quarante huit heures après son entrée à l’hôpital de Nyons en Suisse, où elle a atterri, on ne sait pourquoi, grâce au Consulat des Helvètes à Alger ….. Nous n’avons jamais pu obtenir des explications sur les circonstances de sa mort.

Elle sera enterrée dans le petit cimetière de Nyons au bord du Lac de Genève…..

Plus tard, lorsque ma situation me le permettra, je lui rendrai visite, une fois par an.

La fin de l’année 1962 sera pour toute notre famille, une période tragique: celle d’un exode qui ressemble plus à un « sauve-qui-peut », un épisode vécu par des centaines de milliers de familles, sur lequel tout et le contraire de tout a été dit ou écrit.

Je n’y ajouterai pas mon propos. Si ce n’est pour dire, qu’après avoir envoyé ma femme et mes deux enfants en France pour les mettre à l’abri d’une situation violente et anarchique, je quitte à mon tour l’Algérie, la rage au ventre.

Cette année là, il fait si froid que la glace flotte sur les eaux du Port de Marseille.

Le premier journal que j’achète pour savoir ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée, m’apprend que Gaston Deferre, le Maire Socialiste maffieux de Marseille, souhaite que ces « rats-pas-triés » aillent s’adapter ailleurs….

La

La « Une » du « Provençal »…

La suite appartient à mon histoire personnelle. ( FIN)

 

 

 

 

 

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